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Bataille sci-fi

Les employés débute avec la découverte, par un équipage mi-humain, mi-cyborg, d’une série d’objets aux fonctionnalités incertaines et aux apparences perturbantes, déboussolants autant par leur allure aseptisée que par les traces d’une organicité fantôme qui y restent accrochées.

Traduction

Les employés débute avec la découverte, par un équipage mi-humain, mi-cyborg, d’une série d’objets aux fonctionnalités incertaines et aux apparences perturbantes, déboussolants autant par leur allure aseptisée que par les traces d’une organicité fantôme qui y restent accrochées.

Les sculptures de Lea Guldditte Hestelund possèdent ce caractère déstabilisant qu’éveillent les objets familiers dont nous avons oublié l’usage, à moins qu’ils ne nous placent dans la position d’anthropologues extraterrestres visitant une terre désormais dépeuplée et devant déchiffrer l’énigme que poseraient ces étranges artefacts d’un quotidien révolu. Rien d’étonnant à ce qu’Olga Ravn dédie à cette artiste danoise son roman composé de transcriptions d’entrevues.

Attirants pour les humains, qui les anthropomorphisent autant qu’ils réifient leurs collègues androïdes, les objets deviennent la brèche autorisant chacun, au sein d’une chorégraphie entrepreneuriale dépourvue d’entracte, à se questionner sur sa propre nature ontologique. C’est donc la cohabitation quotidienne avec ces objets qui obligera un comité administratif à mener l’enquête, puisque celle-là fait progressivement naître entre les membres de l’équipage des tensions qui enfleront au point de mener à la mutinerie, puis à l’extermination totale et définitive de tous les «employés».

Il n’y a pas de rapport

Mais employés de quoi, dans quel but, et par qui? Difficile de le déterminer — et d’ailleurs, le roman de Ravn nous fait très bien sentir que la réponse à cette question, au fond, importe peu. Seul le rendement de qui s’insère avec le maximum d’efficience dans une hyperstructure qu’il peine à saisir transparaît des entretiens dont est fait le livre; dans de rares exceptions où ce n’est pas le cas, c’est tout de même par opposition à cette organisation — et donc, toujours dans un rapport avec elle — que s’inscrivent les employés.

Ce mot «rapport», qui désigne aussi la configuration des liens entre les individus, permet de penser les modes relationnels se déployant dans Les employés, roman dans lequel la parole s’érige en économie dysfonctionnelle. Dans cette perspective, le geste final des employés, qui refusent la négociation au péril de leur vie, évoque l’excès bataillien: cet autosabotage, qui ne s’insère dans aucune logique de conservation ou d’accroissement, est résolument de l’ordre de la perte. Pourtant, l’«émancipation» ultime de ceux qui découvrent, par la mort, les jouissances de la dépense improductive n’est pas forcément optimiste, puisque le roman se clôt sur les conclusions du comité, lequel propose de faire un usage pédagogique des rapports récoltés — soit de les réinsérer dans une logique productive — avant la destruction totale.

Cependant, la forme du rapport n’est pas qu’une stratégie visant à simuler l’emprise du discours technique sur les sujets («Suis-je humain? Est-ce que dans vos papiers on peut voir qui je suis?»): elle sert aussi, dans une certaine mesure, à ouvrir le réel à partir même des formes qui l’enserrent. Numérotée, la liste des procès-verbaux s’ouvre par la déposition 004: où sont donc passées les trois premières? D’autres hiatus fracturent ainsi l’unité lisse des dépositions qui se succèdent, voire s’immiscent en leur sein même. Des phrases telles que «J’ai appris que [expurgé] est mort», ou «Oui, c’était le jour où [expurgé]», évoquent les documents militaires caviardés par la censure avant leur diffusion. Ici et là, la machine à produire des déclarations s’enroue, laisse paraître ses mécanismes.

Désaffection

C’est devenu un lieu commun d’affirmer à propos d’un roman qu’il est polyphonique — probablement presque autant que d’en écrire un. Cependant, chez Ravn, ce registre de la déposition, en plus de la dimension policière qu’elle comporte, soumet en quelque sorte lui aussi le discours à la loi de la productivité: la parole y cesse d’être une fin, elle y devient l’apanage de ce que Barthes appelait les «écrivants». Les voix se multiplient alors moins pour faire état de la diversité des subjectivités que pour mettre en scène une réification commune dans laquelle les visages et les voix sont dissous, ramenés à leur unique position dans la hiérarchie du vaisseau.

Il est à vrai dire assez rafraîchissant de lire un ouvrage qui critique les aliénations, reste ferme dans ses observations, évite la frontalité pamphlétaire et fait le pari de miser plutôt sur les stratégies esthétiques. Ce type de commentaire, quoique éminemment capital, a parfois (ironiquement) tendance à faire l’économie d’une réflexion sur le temps long, à tendre vers l’obtention de résultats immédiats que promettent les affirmations péremptoires. Par ses choix stylistiques, Ravn nous contraint à une activité nécessaire que ses personnages sont, pour la plupart, dans l’impossibilité d’effectuer: celle d’un travail (politique, interprétatif) qui exige des moments de recul, des temps d’arrêt, des remises en cause, des élans critiques.

Auteur·e·s
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Auteur
Olga Ravn
Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen
Saguenay, La Peuplade
2020, 176 p., 21.95 $