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Balayer les femmes

Histoire

Premier jour de festival, notre petit hôtel était désert. La veille de ma conférence, je me souviens d’avoir erré quelques heures autour de la piscine et dans le sous-bois. Après, je suis allée m’asseoir devant l’entrée, une bière à la main et un livre sur les genoux. J’espérais rencontrer des gens. Une fille buvait sa bouteille de vin toute seule à quelques mètres de moi, nous nous sommes abordées à distance. Puis, il m’a semblé que des bouteilles de vin et des coupes pour les partager lui sortaient de toutes les poches. Quelques heures plus tard, nous chantions debout ensemble en face de l’hôtel. Un couple venu de France pour le festival s’est joint à nous. Nous les avons à peine laissé·es s’installer que nous en faisions notre public pour une harmonisation à deux voix – croche, mais de bon cœur. Au fil de la soirée, les chants se sont succédé, la femme du couple a partagé avec nous un air de son enfance, ça a été beau.

Le lendemain matin, je suis allée rejoindre le couple à table. L’homme a parlé de livres que je n’avais pas lus; j’ai eu l’impression que l’on s’était mis à performer notre métier en image convenue d’écrivain·es jasant de livres au déjeuner, dans la forme, dans le ton. Comme si écrire ne suffisait pas, qu’il fallait être à l’image de l’écriture, se prendre pour sa fonction, justifier ou imposer ainsi sa place. Je préférais le risque du chant. Et la copine saoule de la veille me manquait. Quand est venu le sujet du féminisme, l’homme a dit: «Moi, si je trouve dans des textes les marques ·e, j’arrête de lire.» J’ai reçu une claque. Il s’est radouci en voyant mon visage: «Non, non, mais…», comme si la dissonance l’étonnait, comme s’il s’attendait à un accord tacite.

Toi, tu arrêtes de lire… Moi, je consacre bien des anxiétés d’écriture à tendre vers toutes sortes de stratagèmes, avec la langue et contre elle, pour y entendre le féminin ou pour y faire advenir un vrai neutre. Il n’y a pas de manière parfaite de rendre l’écriture inclusive. Chercher sa propre façon de résister dans la langue, se réapproprier un rapport sensible aux clichés, reconsidérer tout ce qui définit les habitudes et la culture, lire son empreinte en marge d’une longue dissociation collective, c’est compliqué, ça ne se règle pas du geste de la main qui balaie nonchalamment des miettes sur la table. Moi, entrer en relation avec les autres me demande d’errer dans ma langue et il me semble que jamais je n’arrive à être en sécurité en terrain langagier. Une des rares certitudes que j’ai, c’est que des vies de femmes, de personnes trans, ou non binaires se déterrent tranquillement sous les décombres que représentent les ·e, ·es. Mais ces petites lettres demandant un espace à elles, pour toi, ce sont des surplus, des ajouts qui dérangent l’œil. Derrière leurs petites voix, tu balaies des humain·es. Tu refuses de lire ces grands morceaux du monde non complaisants à ton égard. Confiant et arrogant, tu te reposes sur le vieil édifice de leur disparition.

Je ne t’ai pas répondu. J’ai laissé une petite douleur parler sur mon visage. Très jeune, pour survivre, j’ai appris à me cacher dans mon silence, et c’est là que l’écriture vibre en moi, en cage de résonances affolées, qui m’accompagnent à ma vie. Contempler l’exercice des pouvoirs, reconsidérer des phrases qui circulent entre notre monde et nous, négocier notre espace dans la langue, c’est nous extraire d’un mutisme dans lequel un jour ou un autre on nous a préféré·es. Dans la forme de l’essai, je cherche une double distance qui me permet de développer une pensée critique tout en m’entendant chanter en elle en ma propre cage thoracique. Une culture du masculin qui l’emporte sur tout ce qui ne fait pas sa propre célébration ne m’intéresse pas.

Dans l’autobus, le lendemain, je n’avais pas encore trouvé cette distance qui permet de mieux prendre le temps des sens et des idées. J’étais portée par l’ivresse de la veille, et par la joie d’une autre rencontre avec une jeune survivante d’un cancer qui lui avait laissé des traces sur le visage, une femme puissante qui écoutait autant qu’elle parlait. J’apprends ces dernières années à quel prix, mais aussi avec quelle puissance, les survivant·es renaissent parfois de leurs cendres, comme de la poussière balayée dans les coins, soufflé·es dans l’air, ce sont elles, ces cendres, avec les autres oublié·es, que l’on voit virevolter en saltos, en vrilles, sous le soleil.

 


Gabrielle Giasson-Dulude a publié Portrait d’homme au Noroît en 2015. Son essai Les chants du mime (Noroît, 2017) a remporté le prix Spirale Eva-Le-Grand et le prix Contre-jour de l’essai littéraire. Elle prépare une thèse de doctorat.

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