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Au pays des horreurs

Une bande dessinée de genre qui n’est pas destinée aux âmes sensibles. Une véritable œuvre d’art.

Bande dessinée

Une bande dessinée de genre qui n’est pas destinée aux âmes sensibles. Une véritable œuvre d’art.

Patrick Senécal est l’un des auteurs les plus lus au Québec. Des livres comme Les sept jours du talion (2002) et Le Vide (2017), publiés aux éditions Alire, ont fait de lui la coqueluche des amateur·rices de romans d’horreur et de suspense. La première incursion de l’écrivain dans le milieu de la bande dessinée, Sale canal! (VLB éditeur, 2014), un album illustré par Tristan Demers, avait été particulièrement ratée. L’adaptation de son deuxième roman, Aliss (Alire, 2000), est au contraire une réussite. Le dessinateur Jeik Dion, connu entre autres pour sa série Turbo Kid (Studio Lounak) et ses collaborations avec Bryan Perro, s’approprie l’univers glauque de Senécal et le transpose en bande dessinée de façon remarquable.

Aliss sans les merveilles

La Aliss de Senécal s’ennuie dans son Brossard natal. Au grand dam de ses parents, elle quitte le nid familial et s’enfuit à Montréal. Dès son arrivée dans la métropole, elle se trouve un appartement. Apercevant un type qui perd son portefeuille, elle ramasse l’objet et suit l’individu, qui presse le pas vers une station de métro. Une fois dans le wagon, elle remet le portefeuille à l’inquiétant personnage, qui s’appelle Charles. Elle continue à le filer à sa sortie du métro. Surpris, décontenancé, Charles s’enfuit. Aliss le voit s’engouffrer dans une maison aux portes rouges. Elle ne connaît pas le quartier où elle est. Commence alors sa longue descente aux enfers.

Les vingt premières planches de l’album sont admirables. Dion campe un univers particulier. On reconnaît Montréal, mais il s’agit en quelque sorte d’une ville parallèle: les commerces portent de drôles de noms; les gens qui y vivent affichent tous des visages fermés, comme s’ils ne décoléraient jamais. Aux teintes bleues et vertes, qui prédominent au début du livre, succèdent des couleurs telles que le pourpre et le rouge. Nous nous enfonçons dans un monde sombre et dur avec Aliss, comme happé·es par les dessins si inquiétants. Un travail colossal, fruit de la collaboration entre un auteur renommé et un artiste encore trop méconnu!

Les lecteur·rices du classique de Lewis Carroll ne seront pas trop dépaysé·es: plusieurs personnages des Aventures d’Alice au pays des merveilles (1865) se retrouvent, sous des traits différents, dans l’ouvrage de Senécal et de Dion. La Chenille de Carroll devient Verrue, un voisin d’Aliss qui tente de se transformer en cocon. En attendant la métamorphose, il reste couché sur le plancher de son salon et paye des danseuses nues pour qu’elles le divertissent. Le protagoniste le plus intéressant est, à mon sens, Charles: il représente à la fois le Lapin blanc et Lewis Carroll, dont il partage le prénom1 et le goût des jeunes filles. Les autres personnages sont tout aussi inquiétants et intrigants: je pense ici à Chess (le chat du Cheshire), une présence fantomatique qui surgit sporadiquement.

Du souffle

Il fallait du courage à Dion pour s’attaquer à ce roman complexe et morbide. Certaines scènes de l’ouvrage original sont carrément pornographiques, violentes et troublantes. Pourtant, le bédéiste les rend supportables en découpant brillamment ses planches. Il module aussi le ton grâce à des changements de couleur qui transportent les lecteur·rices d’une péripétie à l’autre. Les passages où l’on retrouve la Reine rouge (qui est en fait Michelle Beaulieu, un personnage récurrent dans l’œuvre de Senécal) sont particulièrement réussis: le dessinateur nous plonge dans le même enfer que celui d’Aliss. Soulignons également que les chapitres sont séparés par des planches complètes contenant une case où le narrateur s’adresse à «l’ami lecteur, l’amie lectrice». De tels moments nous permettent de souffler un peu.

Vous aurez compris que ce n’est pas un album à mettre entre toutes les mains. La violence y est omniprésente, la sexualité débridée y tient une place importante, et les personnages consomment allègrement de la drogue. Rien n’est laissé à l’imagination des lecteur·rices. En ce sens, la bande dessinée respecte bien le style littéraire de Senécal. Pourtant, on est ému·es par les mésaventures d’Aliss. Un travail colossal, fruit de la collaboration entre un auteur renommé et un artiste encore trop méconnu!

  • 1. Lewis Carroll est le nom de plume de Charles Lutwidge Dodgson.
Auteur·e·s
Type d'entité
Personne
Fonction
Auteur
Patrick Sénécal, Jeik Dion
Lévis/Montréal, Alire/Front Froid
2020, 268 p., 49.95 $