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Alto et la traduction

Dossier

Le monde du livre québécois de langue française est riche, diversifié et bien vivant, comme en témoignent les pages de cette revue. À celui-ci s’ajoute un autre moins connu, voire un peu négligé : celui des livres traduits. La définition minimale que l’on peut donner d’un livre québécois, c’est qu’il a été écrit par un·e Québécois·e. Mais à y regarder de plus près, plusieurs œuvres échappent pourtant à cette définition en vertu du fait qu’elles ont été écrites en anglais, et non pas en français. Des livres écrits par des Québécois·es, en anglais. Des livres sur le Québec, des livres qui nous transportent dans l’univers de la classe ouvrière montréalaise durant l’exaltation des jours précédant le référendum de 1995 (The Girl Who Was Saturday Night, de Heather O’Neill). Mais également des ouvrages de fiction historique, les déboires d’un inventeur russe en peine d’amour ayant vécu il y a plus d’un siècle (Us Conductors de Sean Michaels). Des romans dont l’action se déroule dans des lieux inventés, imaginés, une sorte de purgatoire adolescent, des limbes remplis de jeunes gens de treize ans (Boo de Neil Smith). Des livres captivants et complexes, mais d’abord et avant tout qu’il faut lire. Et des livres qui doivent êtres lus par des Québécois·es, en anglais ou en français.

Ce besoin est on ne peut plus clair pour Antoine Tanguay. Les titres mentionnés plus haut, en plus d’une douzaine d’autres contenus dans le catalogue des éditions Alto, ont une chose en commun : des traducteurs et des traductrices leur ont donné une nouvelle vie en les faisant passer de l’anglais vers le français. L’homme qui leur en a donné le mandat, et qui a fait en sorte d’obtenir les subventions nécessaires pour ce faire, est le premier à admettre que c’est un grand défi, et à plus d’un titre : dans le processus de la traduction d’abord, puis dans celui de la publication et de la promotion de ces livres auprès d’un lectorat qui est tout sauf monolithique. « Les gens oublient qu’il y a des êtres humains derrière ce processus », explique Tanguay, directeur et fondateur d’Alto, et infatigable défenseur de la littérature. Cet éditeur passionné est installé à Québec. Nos chemins se sont croisés, il y a près de dix ans, à plusieurs reprises ; dans des lancements, dans de petites librairies indépendantes, et puis dans le cadre de mon travail de journaliste pour CBC Radio. Dans le monde de la radio fait d’échéanciers, et où le temps court à perdre haleine, j’ai vite compris qu’Antoine avait beaucoup à dire sur les livres. C’est ainsi que j’ai appris à garder sur moi un jeu de piles supplémentaires, au cas où il parlerait jusqu’à ce que ma machine enregistreuse soit déchargée ou pleine : en tant que journaliste de langue anglaise dans une ville à prédominance francophone, les occasions de faire connaître la littérature sont malheureusement rares, et Antoine ne refusera jamais de mettre ses ouvrages entre les mains de nouveaux lecteurs.

Les œuvres qu’Alto choisit de traduire et de publier se retrouvent sur le bureau d’Antoine de diverses façons, mais habituellement par le bouche à oreille. Parfois un collègue — lecteur, écrivain, ami ou traducteur — lui présente un livre et, après l’avoir lu et étudié, il met en branle le processus éditorial. Dans le cas de Us Conductors de Sean Michaels, Alto a eu la chance d’avoir commencé à le traduire au moment où il remportait le prix Giller en 2014 (le prix en argent le plus important du Canada et sans doute l’un des plus prestigieux). « C’est Catherine Leroux (écrivaine et traductrice chez Alto) qui m’a parlé de ce livre, et c’est elle qui l’a finalement traduit. » L’écart entre la parution en langue originale et la traduction en français a été d’un peu moins de deux ans (de avril 2014 à janvier 2016), un laps de temps somme toute idéal pour un livre de cette longueur (464 pages).

La réalité de la traduction

L’enthousiasme de Tanguay n’est tempéré que par la réalité de la traduction, les détails techniques et les délais. Les livres ne peuvent être écrits, lus et traduits dans l’urgence. Il se réfère aux contrats en cours avec une collaboratrice régulière, Rhonda Mullins. « Rhonda Mullins est un être humain. Elle ne peut pas traduire trois livres en même temps, elle a besoin de plusieurs mois de travail. Et on doit prendre le temps de remplir des formulaires et demander des subventions. » Antoine m’entretient d’autres livres qui suscitent beaucoup d’intérêt au Canada anglais, d’un livre sélectionné pour le prix Giller, classé dans plusieurs listes des « meilleurs livres de 2018 », et qu’il veut désespérément traduire et publier, et de la frustration qu’il éprouve à manifester son intérêt pour cette œuvre auprès d’agents et d’éditeurs sans obtenir de réponse de leur part. « C’est inacceptable. » Une de ses collègues nous interrompt pour lui remettre un exemplaire de Blanc de Deni Ellis Béchard qui vient de sortir des presses, l’une des premières parutions de 2019, et une fois de plus, Tanguay s’enflamme par son amour des livres, et les tribulations quotidiennes de la maison d’édition se poursuivent.

Sean Michaels, Rawi Hage, Neil Smith, Heather O’Neill, Deni Ellis Béchard : des auteurs qui vivent, écrivent ou publient au Québec, mais qui sont souvent effacés du paysage littéraire. Béchard, par exemple, écrit fièrement sur son site web : « Tous mes livres sont disponibles en français. » Combien d’auteurs contemporains anglophones peuvent se vanter de la même chose ? Le prochain défi pour Alto est de promouvoir ces livres auprès des lecteurs francophones. Une fois traduits et publiés, s’assurer qu’ils trouvent le bon lectorat est une tout autre paire de manches. Le circuit des festivals, la couverture médiatique — essentielle mais toujours réduite, constituée de critiques et d’entre- vues — et les prix littéraires, surtout, permettent de rejoindre les lecteurs. Un nombre impressionnant de prix et de récompenses est décerné au sein de la dynamique scène littéraire québécoise. C’est également le cas au Canada anglais, ce qui a récemment fait l’objet de critiques1.

Au cours des vingt dernières années, à quelques exceptions près, les livres les plus louangés au Canada anglais et au Québec sont rarement les mêmes. Un livre traduit n’a jamais remporté le prix Giller, mais quelques-uns ont été sélectionnés. Le concours annuel et le prix de la série « Canada Reads » de CBC, qui comptent une quinzaine de livres, comportent généralement au moins un titre traduit du français, sans doute pour sauver les apparences, mais certaines années aucun auteur québécois n’a été retenu2. Le seul festival littéraire anglophone de la ville de Québec, ImagiNation, œuvre en sens opposé : il vise à donner au public anglophone un accès direct aux écrivains francophones traduits en anglais. (Je ne m’en cacherai pas, j’ai été lectrice et animatrice invitée à plusieurs éditions de ce festival.) Le travail inverse (de l’anglais vers le français) ne fait que commencer et il reste beaucoup à faire. D’autres festivals québécois commencent à comprendre que la diversité linguistique, identitaire, culturelle et de genre constitue un avantage et une richesse, et non pas un obstacle ou une pierre d’achoppement.

Et les deux solitudes ?

L’idée que les maisons d’édition soient appelées « maisons » est une métaphore utile. Comment peut-on pleinement comprendre ces deux mondes distincts que sont les fictions de langue anglaise et de langue française, écrites et publiées dans ce pays, cette province aujourd’hui ? S’il s’agissait simplement de cogner aux bonnes portes, ce travail ne serait pas difficile. Mais ce qu’il faut en réalité, c’est du temps, de l’argent, des efforts, du travail, et beaucoup d’écriture et de lecture, évidemment. Et au cœur de tout ceci se trouvent les récits que ces écrivains partagent. « Je dis toujours que certaines personnes écrivent des livres qui sont des fenêtres », me confie Antoine. « Certains écrivent des livres miroirs, mais je préfère les fenêtres. Je préfère ouvrir un livre, me sentir légèrement élevé et transporté ailleurs. » Si ces livres — Hôtel Lonely Hearts de Heather O’Neill, Nous qui n’étions rien de Madeleine Thien, Le cafard de Rawi Hage — nous permettent de regarder à travers une fenêtre, de gratter le givre qui s’accumule sur la vitre, pour appréhender un tant soit peu la manière dont des univers imaginés peuvent nous aider à comprendre le monde dans lequel nous vivons, c’est à ce moment-là que nous pourrons effacer les frontières linguistiques, petit à petit, dans le monde littéraire canadien.

« On m’a déjà qualifié de bâtisseur de ponts entre les deux solitudes, et je déteste ça. Nous parlons un même dialecte : la littérature », me dit Tanguay en riant. « Tout d’abord, Deux solitudes est un roman surestimé et terriblement ennuyeux. » On se prend à parler de nos frustrations de vivre, parler, lire et écrire deux langues — c’est plus complexe que de se définir tout simplement comme « bilingue » — puis on revient à notre sujet de discussion. Je dis qu’il faut brûler les ponts, oublier les villes et les routes. Regardons plutôt l’infiniment petit, regardons de plus près ces maisons, ces portes, ces fenêtres. Lorsque je fais remarquer à Tanguay les mots qu’il utilise au cours de notre discussion — je dois faire traduire ce livre, tu dois rencontrer cet auteur, tu dois lire ce livre —, on se rapproche alors de la nécessité de tout ceci, et inévitablement, du travail que lui et son équipe effectuent au quotidien. Quand je lui demande par quel moyen il sait qu’un livre doit absolument être traduit et publié, il rit parce qu’il sait que je connais la réponse : il n’y en a pas. « Tu le sais, c’est tout. Tu y vas avec tes tripes. Tu passes les livres et les récits avant tout. »

Les gens sont au cœur de tout ce que fait Alto. L’idée qu’un traducteur n’est pas une machine est un motif récurrent dans mes conversations avec Antoine. La joie pure de se plonger dans un nouveau monde écrit par un être vivant, et cette fierté de parvenir à glisser ce monde entre les mains d’un autre être humain qui, en retour, pourrait l’aimer et le partager avec d’autres, voilà la gratification ultime. « Tout est une question de connexions. » Il se met à me parler de ce qui s’annonce passionnant pour 2019 : la traduction d’un premier roman qui a fait beaucoup de bruit, Split Tooth de Tanya Tagaq, puis un nouveau livre de Sean Michaels. Le projet en cours qui illustre sans doute le mieux l’immense travail qu’accomplit Alto est la retraduction du premier roman de Heather O’Neill paru en 2006, Lullabies for Little Criminals. Publié en France en 2008, le roman situé à Montréal sera désormais traduit au Québec. Quand on cherche les livres de O’Neill en librairie ou en bibliothèque, on les trouve sous le classement « romans canadiens-anglais ». Peut-être qu’avec le temps, ses livres trouveront leur place sur l’étagère « romans québécois traduits de l’anglais ».

« Si je peux faire en sorte que les gens se rencontrent, qu’il soient en contact, et qu’ils tombent amoureux des livres, me dit Antoine, je sens que j’aurai accompli mon travail. » Et si ce souhait ne vous donne pas l’envie d’ouvrir les pages d’un livre traduit, c’est que vous refusez la possibilité d’une histoire d’amour. ♦

 


Julia Caron est un amalgame bilingue de contradictions, passionnée par l'histoire, l'art, les livres et la culture. Elle demeure à Québec depuis 2008, où elle travaille comme journaliste pour CBC Radio.

  • 1. Mark Medley, « Does Can Lit have too many awards? », The Globe and Mail, 27 octobre 2017.
  • 2. Depuis 2002, sept livres traduits (du français vers l’anglais) ont été finalistes à Canada Reads. Seulement deux œuvres québécoises ont été récompensées en seize ans : Prochain épisode d’Hubert Aquin, traduit par Sheila Fishman (2003), et Nikolski de Nicolas Dickner, traduit par Lazer Lederhendler (2010).
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