Salade de poulet

Hier soir, je ne sais pas combien de fois j’ai retourné mon oreiller de bord en espérant trouver de la fraîcheur. À chaque fois que je la renversais, j’espérais taper ma tête sur une surface assez froide pour tempérer mon visage bouillant. Ça fonctionnait à peine une fraction de seconde, comme lorsqu’on jette une goutte d’eau sur les pierres ardentes d’un sauna. C’était sans issue, j’allais passer la nuit à baigner dans ma sueur, que je le veuille ou non. Pour certain, le ventilateur aurait été une solution, mais moi, le bruit de cette machine me garde loin du sommeil. J’étais condamné à suffoquer, à pisser des litres de sudation et à me noyer dans la moiteur jusqu’à ce que Morphée accepte de me prendre dans ses bras. Il devait être retenu quelque part, car il ne s’est jamais présenté dans ma chambre.
En plus, j’étais épuisé. J’avais passé une journée de cul. Une nuit de bon dodo aurait été une mince consolation, mais je l’aurais accueillie avec beaucoup reconnaissance. Au lieu de ça, j’ai culbuté mon oreiller dans tous les sens en essayant de chasser le film de ma journée qui ne demandait qu’à être projeté dans ma tête. De toute évidence, un bilan des évènements était trop précipité, et mon minuscule recul sur la situation ne m’amenait rien d’autre que de l’angoisse. L’anxiété était si forte qu’elle s’est manifestée en une immense crise de larmes. Au lac de sueur dans lequel ma tête pataugeait s’est ajouté le bassin de mes larmes.
La nuit s’est avérée longue et éprouvante. Elle ne détonnait pas avec le reste de la journée, mais j’aurais souhaité pour une fois être agréablement surpris par un sommeil instantané et hautement réparateur. Si les heures de dodo ne pouvaient pas arranger mon esprit, elles auraient au moins pu me recharger le corps. Mais non, à la place, j’ai tangué, les batteries à plat, entre la réalité et le rêve semi-éveillé. J’ai peut-être dormi un peu; si c’est le cas, j’ai rêvé que je ne dormais pas. Quand le soleil s’est pointé le bout du nez ce matin, à ma journée de cul de la veille, j’ai officiellement pu greffer une nuit de marde. Tout ça parce qu’hier matin, j’ai quitté ma job pour de bon.
Centre-ville, neuvième étage. Un soleil de plomb pénètre par les grandes fenêtres sales et tape sur les deux tables brunes en mélamine qui peuvent accueillir une vingtaine d’employés. Quelques minutes passées midi, la cuisinette affiche sold out. Il n’y a jamais assez de chaises et de places pour la totalité des employés. Les retardataires et les plus sauvages d’entre nous mangent à leurs postes de travail, le nez rivé sur leurs écrans. L’heure du lunch, c’est le moment de la journée que je préfère; l’avant et l’après sont une longue agonie. Les deux micro-ondes spinnent sans arrêt alors que le petit four de comptoir demeure vacant. Je suis le seul à l’utiliser. Chaque jour, trente minutes avant midi, je fais réchauffer doucement mon dîner dans le magnifique petit Creuset orange que j’ai volé dans un restaurant. Il ne se passe pas une journée sans qu’une personne commente la beauté du Creuset. Ça me rend fier – je feinte que non, mais si. Par conséquent, puisque je suis le seul à utiliser le four, la bonne odeur ambiante me revient toujours de droit. Tous mes collègues font la file pour les micro-ondes aussi sales que la tête ensanglantée d’un vautour qui vient de se foutre le bec dans les défécations et les viscosités d’une charogne en putréfaction pour atteindre ce qui reste de chair. Par contre, le four, lui, est propre comme un bébé chaton toiletté par sa maman. Ce midi, les odeurs de pâtes cheaps du souper de la veille, de pizza deux pour un, d’œufs mous, de ramens minute jaunes, de touski du frigo, de cochonnerie verdâtre sans gluten et de pâté chinois démoli se mélangent avec le délicieux fumet de mon riz frit au poulet dans ce lieu exigu que nous squattons 30-minutes-top-chrono par jour. Si l’adage « on est ce que l’on mange » est vrai, eh bien, je suis le roi de la jungle.
Je nourris de tout cœur l’espoir que l’odeur franche de mon riz aristocratique imprègne le pain sec du sandwich dépourvu de saveur que mange, du lundi au vendredi, le petit nouveau. Ça fait quelques années qu’il est dans la place, mais, pour moi, il est encore le petit nouveau. À ce jour, je ne connais pas encore son nom. Lui, je ne sais pas ce qu’il a à se reprocher pour s’imposer un tel châtiment, mais ça doit être un crime terrible. Son sandwich quotidien est son calvaire. Et le regarder manger devient le mien. C’est toujours la même recette : du pain blanc POM fourré de salade de poulet. Les premières fois, son sandwich m’apparaissait banal. Il ne m’irritait pas. Mais, après quelques mois à côtoyer chaque midi ce petit sandwich triste à fendre l’âme, je n’ai eu d’autre choix que de le mépriser et de le trouver dégueulasse.
La goutte qui a fait déborder mon cynisme du vase, c’est lorsqu’il m’a dit, d’un ton nonchalant, qu’il ne cuisinait pas lui-même sa salade de poulet. « Je l’ai déjà fait, pis c’était pas bon », m’avait-il marmonné. Évidemment, j’ai tout de suite cru que c’était une blague, qu’il était en mesure de calibrer le ratio poulet-sauce dans sa recette, mais son ton éteint, dépourvu de tout humour, m’avait directement indiqué que c’était la plus franche des vérités. Puis, pour venir sceller ses paroles, un midi, je l’ai vu assembler son sandwich dans le bureau. Oh tabarnak! Quand il a sorti son petit criss de plat Plaisir Gastronomique rempli de salade de poulet aussi pâlotte que la peau d’un soldat qui se vide de son sang, j’ai été instantanément terrorisé, comme un enfant de huit ans qui écoute L’exorcisme. Plus de naïveté enfantine possible ici. Quand une porte s’ouvre sur ce genre de trauma, on sait instantanément que son chemin de vie sera parsemé de petites garnottes tranchantes et qu’on devra obligatoirement emprunter cette route nu-pieds. Le petit nouveau me répète chaque midi qu’il n’aime pas manger, que, pour lui, un repas ne sert qu’à sa pure subsistance. Comme le charbon qu’on lance au cœur du Titanic pour le faire avancer. Je suis tellement loin de cette idéologie, que de me mettre à sa place m’est impossible. J’aimerais m’en foutre et pouvoir manger en paix, mais une voix insistante dans ma tête me dit que peut-être que s’il mangeait autre chose, peut-être que s’il cuisinait le moindrement, peut-être que s’il se défaisait de son éducation québécoise à gober-du-Tim-pis-de-temps-en-temps-un-bon-Nickels, il changerait d’avis. Ce qu’il mange et ses choix de vie ne sont pas de mes affaires, mais comme toute personne malheureuse, je focalise mon attention sur lui à la place d’explorer mes propres problèmes.
De surcroît, j’ai l’impression d’être paradoxalement en symbiose avec lui, car, plus il mange ses sandwichs, plus j’ai mal au cœur. Son alimentation joue sur ma digestion. Sa galette misérable de poulet salé nous unit dans un tourbillon semblable à celui d’un manège de Beauce Carnaval. Mais il n’y a que moi qui en subis les conséquences : je suis le seul à gerber. Je me suis imaginé à plusieurs reprises le passer de bord en bord de la fenêtre du neuvième étage pour mettre fin à cet engrenage, mais je me retiens parce que je sais qu’il n’est pas responsable de mon inconfort. Même si je l’éliminais, je serais incapable d’être heureux. En quelques minutes, j’aurais trouvé un nouveau souffre-douleur pour déverser ce magma qui me brûle de l’intérieur. Donc, plutôt que d’opter pour la solution radicale, j’opte pour une vengeance douce, amère et hypocrite. En signe de résistance, tous les jours, pour compenser son sandwich, j’y mange un repas-en-fusion-dans-mon-Creuset-orange-feu-qui-sent-les-trois-étoiles-Michelin directement dans la face. J’espère réveiller en lui le désir de se faire un lunch décent. Ou celui de se défenestrer de son propre chef.
En vain. Quand il mastique, il semble plus qu’endormi, il semble mort par en dedans. Ce ne sont certainement pas les clochers de mon Creuset qui vont réveiller sa foi envers les bonnes assiettes. Pourquoi s’impose-t-il ce repas s’il a les moyens de manger à peu près n’importe quoi ? Pourquoi je réagis à son lunch comme si j’étais le petit biscuit en pain d’épice qui se fait torturer par Lord Farquaad dans Shrek ? Ce qui m’agace réellement, chez le petit nouveau, c’est son authenticité. Il ne joue pas de game, il mange sa cochonnerie sans se cacher. Ça me confronte, je ne sais pas comment il fait. Une partie de moi l’admire. Moi, ma marde, je la mange en cachette. En journée, pour épater la galerie, je sors le Creuset, mais le soir, ce n’est pas long que les étoiles Michelin foutent le camp. Après le lunch, j’ai remis ma démission aux ressources humaines sans donner d’explication et je suis rentré chez moi sans terminer ma journée de job.
Le manque de sommeil me donne faim alors que l’anxiété me coupe l’appétit. Résultat : j’ai la nausée. Je suis seul à ma table avec un estomac en crise d’épilepsie. Quelque chose cloche. Pourquoi ma liberté est-elle autant silencieuse ? Et inodore. Je sens un déséquilibre s’installer dans ma vie et ça ne fait même pas vingt-quatre heures que je peux faire ce que je veux dans les limites d’un maigre budget. Le chômage ne s’applique pas aux démissionnaires, on en apprend tous les jours. L’angoisse augmente d’un cran. L’anxiété double la mise. Défile dans ma tête toutes les fleurs visibles dans le jardin de mes dettes ainsi que celles maladroitement enterrées sous le paiement du solde minimum. Quand le flot d’argent coupe sec, le retour à la source peut nous noyer. L’inquiétude constante que chassait ma paye du jeudi s’enracine à nouveau en moi. Tout devient lourd, la peur de manquer d’argent crée un vide écrasant. Un simple coup d’œil à mon compte suffit pour que je me rende compte que je ne suis pas près de couvrir mon corps de Saint Laurent. Yves n’est plus accessible pour moi, seul le fleuve l’est. Un bon repas chaud tassera assurément cette boule chaotique que j’ai dans le ventre.
Une envie de soupe aux pois. Rien de fancy, même la conserve Habitant ferait l’affaire. Je recherche un réconfort, des souvenirs en canne. Mais je n’ai pas d’ouvre-boîte. J’ai peut-être scellé ma jeunesse de façon un peu trop étanche ? De toute façon, j’ai oublié mon Creuset à ma job. Mon ancienne job. Cet objet constitue l’entièreté de ma batterie de cuisine.
J’ouvre mon frigo pour voir mes options : blanc de poulet déjà cuit, mayonnaise, céleri, moutarde forte. J’ai souvenir d’un bout de baguette de pain dans le congélateur. Le voilà, mon repas : sandwich à la salade de poulet maison.
Je savoure ma liberté une bouchée à la fois. Avec plusieurs gorgées d’eau. Pas le choix, c’est ce que ça prend pour avaler la pilule. Un esprit mal tourné pourrait comparer mon banquet de la victoire à un menu de funérailles. Un regard sur l’assiette : je ne peux pas croire que je rends hommage au petit nouveau.
C’est calme, chez moi. Un soleil de plomb pénètre par l’unique petite fenêtre sale de ma cuisine et tape sur ma table brune en ché-pas-quoi qui peut accueillir tout aux plus quatre personnes. C’est souvent plutôt une. Quelques minutes passées midi, la cuisine est déserte. Pas de micro-ondes, pas de petit four chaud. Pas de fumet, pas d’histoire. Un sandwich sec et personne à détester autre que moi-même.
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