Concours de critiques | Prix littéraire des collégien·ne·s
Le Prix littéraire des collégien·ne·s est décerné chaque année par un jury formé d’étudiants et d’étudiantes du collégial. Il poursuit un double objectif : faire connaître davantage la littérature québécoise contemporaine et servir de lieu d’expression des goûts littéraires de la jeunesse étudiante. Depuis l’édition de 2024, Lettres québécoises met sur pied un concours de critiques littéraires auquel tous les collégien·ne·s du Québec sont invité·es à participer. Cette année, ils et elles ont passé en revue les cinq oeuvres en lice : Combustion libre, de Alex Viens (Le Cheval d’août), La mère des larves, de Maude Jarry (Ta Mère), Eka ashate · Ne flanche pas, de Naomi Fontaine (Mémoire d’encrier), Même pas morte, de Geneviève Rioux (Stanké), et Les sentiers de neige, de Kev Lambert (Héliotrope). Notre jury, composé de Nicholas Giguère, Mégane Desrosiers, Josiane Cossette et Lynda Dion, a sélectionné une critique gagnante pour chacun de ces titres.

UN ROMAN SUR LA PRÉCARITÉ QUI DÉBORDE DE RICHESSES
Kalynna Belle Côté-Taylor | Cégep de la Gaspésie et des Îles (campus de Gaspé)
Combustion libre, le deuxième roman d’Alex Viens, est tantôt unique, tantôt explosif. Deuil, pauvreté, amour et feu : ces thèmes s’empilent dans le livre, comme les possessions de Léo dans son appartement.
Sommairement, Combustion libre présente le personnage de Léo, qui vient tout juste de perdre sa mère, avec qui il partageait un appartement, des référents culturels et un lit. Ce personnage vit son deuil avec un grand nombre de rebondissements. Rapidement attaqué par les menaces d’éviction de son propriétaire, par le retour au travail plus difficile que prévu et par le bordel de son petit logement, qui ne fait que grossir, Léo est submergé. À travers tout cela, une étincelle s’allume entre Léo et Siam, l’ami d’une amie. Le développement de cette relation est d’ailleurs au cœur de l’intrigue.
Dans ce livre, Viens présente une histoire originale abordant la précarité, l’intimité, les classes sociales et les relations familiales complexes. Certains des thèmes, comme la précarité et les liens familiaux malsains, s’immiscent dans le roman avec subtilité, alors que ceux de l’intimité et des classes sociales sont plutôt flagrants et assumés.
Comme si la plume de Viens n’était pas déjà extraordinaire, l’auteur·rice s’est mis·e au défi d’écrire un livre sans imposer de genre à son héros. C’est un défi qui a d’ailleurs été relevé avec brio. Dans le même ordre d’idées, l’emploi de pronoms genrés pour le personnage de Siam est rare. Cette posture non conventionnelle est riche, car elle offre aux lecteur·rices une liberté dans leur perception des différents personnages. D’ailleurs, ces derniers sont dépeints de façon très réaliste, en plus d’être des figures auxquelles il est facile de s’identifier. Loin des clichés, Viens réussit à présenter un petit nombre de protagonistes qui contribuent à l’histoire. Leurs apparitions ont des fonctions précises et ne perturbent en aucun cas le rythme de lecture.
Les six parties de ce livre sont écrites avec maîtrise et sensibilité. Combustion libre est un roman aux airs poétiques qui brûle un peu plus à chaque page tournée.
« Si ce que t’écris fait pogner le monde en feu, laisse-le brûler. »
Alex Viens, Combustion libre, Montréal, Le Cheval d’août, 2025, 204 p.

LA RAGE AU VENTRE
Alexia Demers | Cégep de la Gaspésie et des Îles (campus de Gaspé)
Grâce à sa plume unique, Maude Jarry combine avec succès tragédie, comédie et horreur dans son roman La mère des larves – un choix audacieux qui rend la lecture exceptionnelle et captivante.
Le roman met en scène le personnage de Sarah, une technicienne en santé animale, nouvellement célibataire, qui ne souhaite pas avoir d’enfants. Malgré son assurance par rapport à cette décision, elle est constamment remise en doute par certains proches, les médecins et principalement sa mère. Sarah est également victime d’atroces douleurs abdominales qui la poussent à rencontrer plusieurs spécialistes de la santé. Ces derniers refusent d’exaucer son plus grand souhait : devenir stérile.
« J’envie cette opération de routine chez les animaux domestiques, cette attente qu’on a envers eux de pas se reproduire, ce devoir qu’ont leurs humains de s’assurer qu’on leur arrache tout ce qui pourrait servir à ça. »
Grâce à l’histoire et à l’univers du roman, l’autrice explore plusieurs thèmes, tels que la maternité, la réappropriation du corps féminin, les relations mère-fille et la négligence médicale. Ces thèmes sont réunis à l’intérieur d’une trame narrative complexe et remplie d’actions imprévisibles. Dans ce livre, Maude Jarry s’intéresse à l’horreur corporelle et à l’étrangeté. Ce style pourrait facilement déranger le lectorat, mais l’autrice contrebalance cet effet avec un ton sarcastique qui rend le roman drôle et captivant.
Le choix de la narration à la première personne est très pertinent. Il favorise une réelle connexion avec la protagoniste, comme si le lecteur l’accompagne dans sa bataille. Les émotions qu’elle ressent sont décrites avec précision, ce qui permet de vivre ses peurs, ses douleurs et ses réussites. De plus, l’autrice a accompli un grand travail de recherche pour l’élaboration de son roman, qui intègre différentes allusions à l’actualité, à des articles, à des films ou encore à un vocabulaire médical.
On obtient ainsi un roman unique avec une histoire hors du commun qui reflète, sur plusieurs plans, la réalité. Le principal message de cette œuvre reste la détermination et la force dont Sarah fait preuve face à la pression qu’elle subit concernant les décisions relatives à son propre corps.
Maude Jarry, La mère des larves, Montréal, Ta Mère, 2025, 359 p

SORTIR DE SA RÉSERVE
Maria Kiryukhina | Collège Brébeuf
« Un Indien est quelqu’un d’acceptable tant qu’il demeure dans sa réserve. Lorsqu’il en sort, il devient dérangeant, inadéquat, pénible. » Dans Eka ashate · Ne flanche pas, Naomi Fontaine sort de sa réserve, aux sens propre et figuré.
Cette courtepointe de récits, reliés par le fil conducteur de la résilience, dépeint une constellation de personnages innus surmontant leurs traumatismes d’enfance pour grandir non seulement en tant qu’individus, mais aussi en tant que collectivité. Malgré les séquelles du colonialisme et les drames personnels, la communauté reste soudée : « À l’enterrement de Mitshapeu, le vieux au tambour a dit qu’il n’existe pas de plus grand amour que celui de choisir d’élever l’enfant de l’autre.» Au-delà de cette dimension collective, Ne flanche pas est un vibrant hommage à la famille de Naomi Fontaine, mais surtout à sa mère, qui a su vaincre la honte pour tracer son chemin et devenir un modèle pour sa fille. C’est de sa mère, qui lui racontait des histoires ancestrales en innu-aimun, que lui vient son amour des mots. C’est de sa mère, aussi, que lui vient le désir de transcender la honte et d’afficher sa fierté.
Ne pas flancher, c’est une prière que Naomi Fontaine répète comme un mantra, un ordre de ne pas céder à la fatalité. Sans complaisance, l’autrice expose ses propres démons : dérives amoureuses, alcoolisme, tiraillement identitaire. Eka ashate rappelle le pouvoir que possède chacun des personnages du récit : transformer sa souffrance en résilience. Ne pas flancher, c’est résister à la conformité et ne pas abandonner l’innu-aimun, qui n’est toujours pas reconnu comme langue officielle au Québec. C’est apprendre à aimer son corps de femme cicatrisé par les grossesses. C’est apprendre à se pardonner. C’est continuer à défendre sa famille brisée devant autrui, même son père alcoolique. C’est manifester pour les droits et libertés de sa communauté, même s’il faudra choquer les autorités avec son arrogance et sa persistance. Ne pas flancher, c’est faire entendre sa voix, qu’elle soit douce ou criarde. C’est soigner les plaies violentes des traumatismes intergénérationnels par l’amour inconditionnel pour la famille.
Naomi Fontaine, Eka ashate · Ne flanche pas, Montréal, Mémoire d’encrier, 2025, 177 p.

DE LA NOIRCEUR NAÎT LA LUMIÈRE
Ariane Pinard | Cégep de l’Outaouais
Geneviève Rioux offre, avec Même pas morte, un premier roman puissant et bouleversant. S’inspirant de son vécu, l’autrice transforme une expérience violente en une quête de justice portée par une admirable résilience.
L’autrice s’inspire de sa tentative de meurtre et de viol pour écrire l’histoire fictive de Stéphanie, elle aussi laissée pour morte après les mêmes crimes. À cette nuit d’horreur succède une reconstruction physique et psychologique présentée avec une force remarquable. Loin de la vengeance, ce récit d’espoir et de justice est habilement révélé par une plume poétique montrant la quête de liberté et de compréhension de Stéphanie à travers des procédures médicales, psychologiques et judiciaires.
Les courts chapitres rendent l’œuvre originale en accentuant le tourbillon d’émotions ressenties par la protagoniste. L’intégration de rapports psychologiques enrichit la profondeur du personnage de Stéphanie, permettant de saisir l’impact d’un trauma intergénérationnel lié à l’agression passée de sa mère. Rioux expose une perspective nuancée de la violence en soulignant la souffrance des proches comme victimes collatérales. Elle montre efficacement l’indifférence du système judiciaire en contraste avec la bienveillance des enquêteurs et le soutien des proches, ces mains tendues essentielles à la réparation.
L’écriture de Rioux traduit avec brio la force de la littérature comme forme de justice. Tout au long du récit, l’autrice met en évidence l’humanité des personnages, même celle de l’agresseur, que Stéphanie interpelle à coups de « moé » et de « tu ». Un « tu » qui n’a pas réussi à tuer, dans son cas. Un « tu » montré du doigt sans être déshumanisé. Un « tu » anonyme qui permet d’entrer dans la tête des agresseurs de nombreuses femmes. « Qui meurt au moment de tuer ? » Cette interrogation porte le récit et place l’émotion au cœur de l’intrigue en suggérant que la violence affecte autant l’agresseur que la victime.
Geneviève Rioux offre un roman nécessaire, d’un réalisme émouvant, dont la note d’espoir finale porte le message de plusieurs femmes réduites au silence. L’autrice dénonce la violence avec un personnage féminin résilient, livrant un témoignage dont la lumière brille longtemps après la lecture.
Geneviève Rioux, Même pas morte, Montréal, Stanké, 2024, 344 p.

CREUSER L’IMAGINAIRE
Manu Thériault | Cégep de la Gaspésie et des Îles (campus de Gaspé)
Avec Les sentiers de neige, Kev Lambert trace une piste à travers l’imaginaire débordant de l’enfance, qui va du Lac-Saint-Jean à l’univers de Zelda, en passant par des chemins souterrains abritant des créatures de l’ombre.
Ce quatrième roman de Kev Lambert explore l’univers de Zoey, un enfant de huit ans qui traîne un monstre noir et velu dans son sac d’école. Cette bestiole pèse lourd sur son dos, elle lui fait piquer des crises, l’isole des jeunes de sa classe, l’oblige à passer des après-midis entiers chez le psychologue, dans le bureau au fin fond du sous-sol de l’école primaire.
Décembre 2004. Ce Noël est le premier de Zoey depuis la séparation de ses parents. Il quitte Chicoutimi avec son père pour aller dans sa famille, au Lac-Saint-Jean, sans sa mère. En retrouvant sa cousine adorée, Émie-Anne, Zoey lui parle de l’existence de Skyd, un être au corps de jeune adolescent rachitique, aperçu la veille de son départ. Émie se met alors en tête de capturer cette créature effrayante. Durant les fêtes, les deux enfants conçoivent de nombreux stratagèmes afin d’attraper Skyd, sans se soucier des autres membres de leur famille, eux-mêmes inconscients de l’épopée se déroulant si près d’eux.
Au fil du roman, la plume soignée de Kev Lambert brosse le portrait d’un vaste imaginaire enfantin. L’auteur·rice aborde des sujets complexes, tels que l’identité de genre et les agressions sexuelles, en les représentant à travers un regard d’enfant. Les sentiments des personnages sont ainsi limpides tout en étant imagés. Le récit présente également une ribambelle colorée de personnages secondaires, formée de la famille élargie de Zoey.
La main habile de l’auteur·rice réussit par ailleurs à flirter avec la ligne séparant l’imaginaire du réel : elle nous plonge alors au sein d’un univers où on ne saurait trancher entre la réalité des adultes et la fiction inventive d’un esprit juvénile.
« Il n’y a pas d’univers de rechange. Rien d’autre que ce monde imparfait. »
Refuge de l’imaginaire enfantin, ce roman ravivera les souvenirs des grands enfants qui ont oublié leurs aventures dans des mondes lointains et qui se rappelleront qu’ils étaient autrefois chevaliers, sorciers et sauveurs d’univers condamnés.
Kev Lambert, Les sentiers de neige, Montréal, Héliotrope, 2024, 424 p.
Autres articles
Vous aimez notre contenu?
Abonnez-vous pour soutenir notre mission et pour obtenir du contenu exclusif.
En savoir plus