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Un taxi pour Auschwitz

par Rachel Leclerc

*** 1/2

Louise Dupré, Plus haut que les flammes

Montréal, Le Noroît, 2010, 112 p., 17,95 $.

Une amie française, romancière et traductrice de Virginia Woolf, se trouve un jour dans une chambre d’hôtel et attend qu’on l’appelle. Elle s’est rendue jusque-là et ne va pas reculer : elle a décidé d’aller voir, quelques kilomètres plus loin, l’endroit où son grand-père a été gazé par les nazis. Puis le téléphone sonne, une voix d’homme lui lance en allemand : « Madame, votre taxi pour Auschwitz est arrivé ! »

Louise Dupré aurait pu tourner la tête, refuser d’entrer dans l’horreur, beaucoup d’autres le feraient en tout cas, moi la première. Il semble qu’elle a plutôt choisi d’aller à ce musée de l’extermination, de l’extrême humiliation, et de faire un livre avec son émotion et avec ce qu’elle a vu des artefacts d’une si longue et si terrible dérive, d’une folie collective : « leurs petits manteaux, leurs robes / et ce biberon cassé / dans une vitrine » (p. 16). La femme engagée, la poète, la gardienne d’un enfant de la famille, toutes ces personnes en elle ont exigé d’aller « plus haut que les flammes ».

Et si, au détour de la page 19, on s’imagine croiser l’ombre de Marie Uguay — « pluies de pluie qui n’en finissent pas / de tout engloutir / heureusement il y a des arches / pour les femmes » —, c’est parce que le sujet fait vibrer la même corde et appelle la même vision d’espoir.

Le plus souvent, le vers coule naturellement, délivré de ses propres effets. L’enfant, source de joie, joue à côté de la femme tandis qu’assise à sa table elle donne forme à ses souvenirs. Dans un beau vertige, elle traverse le temps et l’espace et devient toutes les femmes. C’est parfois en se tutoyant elle-même qu’elle se prête au jeu de la sororité : « depuis les grottes / où tu abritais tes petits » (p. 26). Par un salut de la main au-dessus du gouffre temporel, par la communion de pensée, elle passe ainsi des feux des cavernes aux lumières confortables du second millénaire.

Je est une joie

Mais, au delà de l’empathie — que certains qualifieront de prévisible ou de convenue, comme si les camps de la mort pouvaient un jour devenir une banalité, comme si ces vies exterminées avaient cessé d’appartenir au réel — et au delà de l’attention accordée aux victimes de la Shoah, c’est quand Louise Dupré nous parle d’elle, comme elle sait le faire, qu’on se trouve au plus près de son véritable motif poétique. Là, l’écriture se veut un peu plus fouillée, l’idée se montre plus vive — même si la vie peut ressembler à « un ouvrage de dame / et de modestie » (p. 81). Malgré le « testament de l’ombre » (p. 104), ou peut-être précisément à cause de lui, la femme est entrée dans la lumière et dans sa propre danse, dans son vœu de continuité, avec l’enfant tout contre elle : « et tu ne trahiras pas / le monde minuscule / accroché à ton cou » (p. 106).

Un livre entier, que la terreur des camps nazis et la récurrence d’un Francis Bacon halluciné conduisent à la réflexion, à la douceur et à la beauté. Une réussite, d’une intelligence sans faille avec la vie.

No 142, été 2011
Photo: Jean-Pierre Masse

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