« L’effondrement du temps progressif »
Après un ouvrage sur la poétique de l’extériorité, intitulé Outland (Liber, 2007), le prolifique écrivain Pierre Ouellet propose cette fois-ci un essai sur la poétique de la posthistoire intitulé Hors-temps.
Dire de Pierre Ouellet qu’il est un auteur prolifique n’a rien d’une hyperbole. Depuis 2000, on dénombre, dans sa bibliographie, neuf essais, cinq recueils de poésie et deux romans. Ainsi, ses ouvrages ne viennent jamais tout à fait seuls, ils se répondent, comme en témoignent les titres similaires de ses deux plus récents essais. Hors-temps, lui, évoque en plus Dépositions, recueil de poésie paru en 2007 (Noroît) et par ailleurs primé, signant, dans ses pages, le mot en caractères italiques tout en en faisant un concept. La pensée de Ouellet, professeur de littérature à l’UQÀM, va donc se ramifiant, d’un genre littéraire à l’autre, comme de l’essai à la poésie. De plus, pour la saisir dans sa totalité, cette pensée, il faut être, comme elle, un lecteur boulimique, car elle se construit sur celles d’une pléthore d’écrivains dont elle ne serait, au bout du compte, affirme l’essayiste, que le truchement.
La thèse du hors-temps
Résumé simplement, Hors-temps décrit et présente la littérature contemporaine, surtout française et québécoise. D’abord, l’introduction, intitulée « À contretemps », explique la thèse de l’ouvrage que les chapitres successifs exemplifient ensuite, auteurs et courants à l’appui. La première phrase de l’ouvrage énonce d’entrée de jeu le programme : « La littérature va-t-elle à contretemps de l’Histoire ? » Cette question, à laquelle tout l’essai répond par l’affirmative, est glosée dans l’introduction, plus particulièrement le mot d’Histoire, avec une majuscule bien significative. Depuis Marx et Hegel, depuis l’âge des révolutions et des utopies égalitaristes, dont le XXe siècle aura connu à la fois l’apogée et le déclin, la marche de l’Histoire vers une société sans classes ou vers le libéralisme se serait arrêtée. Dès lors, notre époque désorientée ne peut plus venir ajouter son chapitre à ce Grand Récit de l’évolution, puisque ce dernier est bel et bien mort, qu’il a perdu de sa pertinence. Ainsi, de cette fin des temps historiques, conçus comme une suite linéaire de faits inscrits dans la poursuite d’une conquête (nationale, politique, etc.), la littérature, nous explique Ouellet, se ressentirait.
Empruntant une expression à Valéry, Ouellet précise que nous en serions donc à un nouveau commencement, celui de la fin. Ce jeu de mots, sorte d’alliance des contraires, est, comme plusieurs autres que l’on croise dans Hors-temps, heuristique dans la démarche de l’essayiste pour qui la langue a un poids réel. Plus exactement, son style métaphorique, qui explore toutes les virtualités sémantiques de la langue, crée des propositions à volonté, reproduisant à même sa structure l’impression de ramifications qu’induisent aussi mais à leur niveau les correspondances textuelles internes et externes observées plus haut. Dès le début de l’essai, par exemple, on rappelle que le mot « révolution », selon le temps progressif, signifie « rupture », comme celle française de 1789 qui a mis fin à l’Ancien Régime en instaurant un Temps Zéro, une nouvelle ère. Mais ce sens de rupture serait impropre désormais, surtout quand on regarde de plus près la polysémie du mot ainsi que son sens originaire, donc étymologique ; ne signifie-t-il pas « retournement », comme la révolution des corps célestes, et le verbe « révolutionner », « agiter violemment, bouleverser, mettre en émoi » ? Ce serait enfin le propre de la littérature d’émouvoir, ce qui est de l’ordre du sensible et de la phénoménalité bien plus que de la raison, bref de cette part originaire en nous, de laquelle nous ne nous éloignons pas, comme le prétendait Darwin, mais sur laquelle plutôt nous nous retournons sans cesse, comme un corps céleste sur son axe. La rhétorique de Ouellet, ici paraphrasée, explique ainsi les choses, à l’aide de comparaisons et de la polysémie des mots, produisant, dans un réseau et un tissage complexes qui tiennent parfois plus de la poésie que de l’essai, la cohérence de sa démonstration d’une poétique de la posthistoire, c’est-à-dire d’un Temps révolutionnaire, originaire en somme.
De lectures
Le caractère de la littérature décrit dans l’introduction serait universel et vaudrait en tout temps. On le trouve déjà chez Homère, dit-on dès la première page. Pourtant, c’est à une période bien circonscrite, appelée « posthistoire », que s’arrête l’essai. Pressentie, cette confusion possible entre le spécifique et le général serait liquidée dès le premier chapitre, excellent d’érudition, consacré au postmodernisme, terme galvaudé par la critique. Ce concept, explique-t-on, est fort relatif et désigne des réalités différentes d’une littérature nationale à l’autre. Ces précisions apportées — qu’on ne peut, faute d’espace, résumer ici —, l’essai peut situer le début de la posthistoire en rapport avec la fin de la Modernité et l’âge de la Raison, se substituant par conséquent à l’autre catégorie imprécise. (Mais persiste le problème de savoir si, dans l’introduction, l’essai parle de la littérarité en général ou de la poétique de la posthistoire en particulier.)
Par la suite, qui est consistante, l’essai fait une jeune histoire de la littérature récente, disons des cinq dernières décennies, contrat difficile à cause de la proximité des objets à l’étude. C’est probablement pourquoi elle s’attarde essentiellement à présenter sur le mode empathique de la paraphrase différents auteurs contemporains. D’un côté, il y a l’histoire récente de la littérature française, divisée en trois moments, trois « centres de gravité » : Tel Quel (avec les poètes Marcelin Pleynet et Denis Roche), qui représente la fin de la Modernité, les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, qui coïncident avec la fin du communisme (avec des auteurs d’Europe de l’Est comme Alain Fleischer et László Krasznahorkai) et, enfin, la période actuelle, appelée post-exotique, néologisme emprunté à Antoine Volodine, dont l’œuvre est basée sur la paradis perdu des utopies égalitaristes, dans un monde onirique et concentrationnaire. De l’autre côté, celui de la littérature québécoise, la poésie est mise de l’avant. Son parcours historique est tracé à partir de 1948, divisé en cinq cycles jusqu’à sa posthistoire débutant avec le XXIe siècle, avec de jeunes auteurs comme les poètes du Quartanier ou, encore, les Martine Audet, Nicole Richard et Karen Ricard. Certains « vieux » routiers ne sont pas en reste toutefois, comme le Gaston Miron des Poèmes épars, décrit aussi comme posthistorique, cela malgré le fait que l’essayiste ne respecte pas tout à fait son propre découpage du temps.
En conclusion, Ouellet propose une autre épistémologie de la lecture et de l’histoire littéraire, des sensibilités, écrit-il, que la poétique de la posthistoire nous aide à mieux nommer en ce qu’elle prend franchement ses distances de la Modernité et de l’âge de la Raison, qui nous trompaient avec leur fausse conception progressive du Temps et, par conséquent, de l’Homme évolué.
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Pierre Ouellet, Hors-temps. Poétique de la posthistoire, Québec,
VLB éditeur, coll. « Le soi et l’autre », 2008, 384 p., 29,95 $.