Ouvrir les yeux pour la première fois

PAR YVON PARÉ 

 

J’ai lu mon premier essai sans le savoir. Il faut souvent s’aventurer dans des chemins peu fréquentés pour découvrir la pensée et la réflexion.

 

C’était à l’école secondaire Pie-XII de Saint-Félicien. Nous avions une bibliothèque à peine plus grande qu’une garde-robe. Les livres, au garde-à-vous sur les rayons, tapissaient deux murs. Je croyais alors que c’était la plus belle bibliothèque du monde. Nous y allions une fois par semaine, le temps de choisir notre livre. Le frère Ouellet (il a confisqué le premier roman que j’ai acheté, Les misérables de Victor Hugo, un livre à l’index à l’époque) récoltait la fiche fixée à l’intérieur de la quatrième de couverture, où nous devions inscrire nom et prénom, jour et date de l’emprunt.

Mes collègues s’arrachaient les Bob Morane d’Henri Verne. Je cherchais autre chose. Les fiches décidèrent à ma place. Quand personne n’avait emprunté un ouvrage, c’était pour moi.

C’est ainsi que je me suis retrouvé avec un livre de Séraphin Marion. Personne n’avait osé toucher ce gros bouquin peu invitant. Déjà, son prénom était suspect. Il rappelait l’unique Séraphin que ma mère détestait à s’en confesser. J’écrivis mon nom et mon prénom sur la fiche en soignant ma calligraphie. Je ne me souviens plus du titre, mais très bien de ma lecture. Il y était question d’Émile Nelligan. J’ai compris alors que pour saisir ce qu’un poète nous donne à lire, il faut souvent se faufiler entre les mots et ne jamais hésiter à creuser.

 

Les hasards

 

Plus tard, en 1969, lors de mon exil à Montréal, j’ai lu Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières. Je possède encore la seconde édition revue et corrigée de Parti pris. Ce récit a changé ma façon de voir le Québec et le Canada, orienté ma pensée politique et mon engagement pour la souveraineté de ce Québec qui n’est toujours pas un pays. Ces propos à la fois autobiographiques et réflexifs, je les ai reçus comme un coup de poing en pleine figure.

 

La section où Charles Gagnon et moi sommes toujours détenus, au moment où ces lignes sont écrites, est réservée principalement aux malades mentaux, aux narcomanes, à ceux qui sont accusés d’homicide, et qui sont passibles de l’emprisonnement à vie, aux dépressifs, aux fous « politiques » enfin qui, comme Charles et moi, sont un peu considérés par les officiers comme des esprits « dérangés ».

 

J’ai pris du temps à venir à bout de ces pages, à les ressentir dans tout mon être. C’était comme retourner la réalité à l’envers, vivre une crise de conscience terrible. Étions-nous, au Québec, des détenus, des séquestrés dans une section réservée aux malades mentaux ?

Tout de suite après Vallières vint L’homme unidimensionnel d’Herbert Marcuse. Je ne sais ce qui m’a attiré vers cet essai austère. Ça allait beaucoup plus loin que Nègres blancs d’Amérique. Non seulement nous étions des conquis, mais des êtres manipulés. Tous devions devenir des consommateurs et des producteurs de biens inutiles. Marcuse visait juste et c’est lui qui a fait que j’ai décidé de devenir écrivain. La seule manière de me libérer de cette pensée était de fréquenter les mots. Je devais lire, me méfier des certitudes, toujours garder le doute à portée de la main, apprendre à voir autrement. Je devais « cosigner ma naissance » comme l’a si bien écrit plus tard mon ami Bruno Roy.

 

Perrault

 

J’ai toujours eu un faible pour les chemins peu fréquentés. Les « prélèvements de réalité » que sont les films de Pierre Perrault à l’Isle-aux-Coudres m’ont montré un monde en voie de disparition. J’avais l’impression de m’avancer dans les territoires de mon grand-père qui partait souvent dans la forêt pour trouver la paix et le silence. Pour la suite du monde en 1962, Le règne du jour en 1967, Les voitures d’eau en 1968 et Un royaume vous attend en 1975 retentissent encore comme des coups de gong. J’ai visionné ces films à plusieurs reprises en retenant mon souffle. Et Un pays sans bon sens (1970) corroborait d’une certaine manière les propos de Vallières. Nous étions des errants sur une terre que nous ne possédions pas.

 

Les films de Pierre Perrault m’ont permis de plonger dans la réalité des travailleurs forestiers avec La mort d’Alexandre. Ma volonté de faire entendre le langage de ma mère et de mon père dans une écriture sonore vient des films de ce grand cinéaste dont les images vibrent toujours en moi.

 

Un frère qui …

 

Le frère Untel, tout le monde en parlait à l’université. J’ai lu Les insolences au début des années 1970, plusieurs années après sa publication. Le bon frère mariste (les mêmes qui m’ont enseigné au secondaire) avait frappé un circuit à ce que l’on disait. Le Québécois utilisait la langue du noble animal qui avait permis à mon grand-père et mon père de survivre dans les forêts et sur la ferme. Je parlais la langue de cette bête qu’admirait tant mon père. Ces propos m’ont choqué. Peut-être à cause du cheval. Je voulais bien ébranler les murs de l’école et de la famille, mais mon père et ma mère ne parlaient pas la langue d’une bête de trait.

Quand le frère Untel devint Jean-Paul Desbiens et qu’il officia comme éditorialiste à La Presse, je compris pourquoi j’avais tant tardé à le lire. Et ses mémoires et ses réflexions des années plus tard me révélèrent un homme incapable de secouer les diktats de l’Église, et englué dans un monde disparu.

 

John Saul

 

J’ai croisé John Saul au Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean en 1978. Nous avons sympathisé tout de suite. Il venait de publier un roman, une enquête sur un militaire français. Mort d’un général a connu du succès. Nous nous sommes revus à Paris et dans plusieurs manifestations culturelles.

 

Les bâtards de Voltaire, publié en 1993, je l’ai ressenti comme une « arme d’intelligence massive ». Une réflexion sur la rationalité qui mène aux pires dérapages. J’ai invité John Saul au Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean l’année suivante pour une conférence devant les écrivains de la région. Ce fut un moment de grâce. Bien sûr que cette raison déraisonnable explique l’élection d’un président américain qui est la « voie, la vérité et la vie ». De si bons Américains (1994) du même auteur m’a vraiment fait prendre conscience des manières de voir le monde de nos voisins, et de leur convictions qu’ils pouvaient dicter leurs volontés.

 

Maintenant, la réflexion, je la trouve dans les carnets et les écrits intimes des écrivains. Les si beaux textes de Robert Lalonde me permettent de percevoir le monde qui m’entoure et me donne des yeux neufs. C’est peut-être ça, un essai, ouvrir les yeux pour la première fois et vivre un moment de conscience, se dresser et marcher dans un sentier connu en rejetant les béquilles qui entravent nos mouvements. C’est aussi emprunter le regard de l’autre pour mieux se voir.

 

 

 

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