Éditorial | Tout le monde aime Fanny Britt

« On laisse des exemplaires sur le comptoir près de la caisse. On s’en fait tellement demander, c’est plus simple comme ça que d’envoyer les clients en rayons. » Cette phrase a été prononcée à ma librairie de quartier en juin, peu de temps après la sortie des Retranchées : échecs et ravissement de la famille, en milieu de course, de Fanny Britt. Le libraire, que je connais un peu, semblait résigné devant ce succès. Six ans après Les tranchées, dans lequel s’entrecroisaient des témoignages polyphoniques sur la maternité, notamment ceux de Catherine Voyer-Léger, Madeleine Allard, Annie Desrochers et Alexie Morin, tout le monde s’attend à ce que la suite jette un pavé dans la mare d’eau claire et ô combien stagnante des mamans parfaites et de la performance féminine. Mais Fanny est ailleurs.

Comme elle le fait remarquer au tout début de ses Retranchées, on ne vit plus dans le même monde que celui des Tranchées. Il y a six ans, « #MoiAussi était loin devant », Pauline Marois était la première Première ministre du Québec (enfin, pour quelques mois), et on utilisait peu les termes « écoanxiété », « appropriation culturelle », autrice » ou « charge mentale ». Le monde, en surface, semblait moins souffrir d’embolie sociale, la catastrophe mondiale n’était pas source de ricanements incontrôlables trahissant une peur paralysante, et la prise de parole de tout un chacun impliquait moins de courbettes obséquieuses. Ce n’est plus le cas. Le constat est impitoyable :

Moi, je plonge dans le noir. Je plonge dans la conscience aiguë que non seulement ma contribution, peu importe sa taille, ne fera pas une différence notable, mais que tout le reste, tout ce qui peuple mon quotidien et celui de millions de mes semblables, nourrit précisément la bête que je dénonce. Vouloir être heureuse. Vouloir bien manger. Vouloir être belle. Vouloir le bonheur de mes enfants. Vouloir des patentes. Vouloir désirer. Vouloir être désirée. Vouloir m’accomplir. Vouloir gravir quelque chose, des échelons ou les marches du bureau pour perdre cinq kilos. Je plonge dans le noir stagnant et putride de la culpabilité blanche et de son antidote, l’abrutissement devant Netflix,
et la roue tourne, et je me noie. Je suis noyée.

J’ai été surprise par la noirceur de certains propos, par les multiples constats d’échec, par le ravissement furtif qui traverse l’ouvrage. Ceux qui sont familiarisés avec le théâtre de Fanny la reconnaîtront, mais les lecteurs du premier opus seront-ils désorientés ? Certainement, et c’est sans doute tant mieux.

On m’a déjà confié en me remettant un ouvrage de Fanny Britt : « Il y a des livres magnifiques pour lesquels on se bat et qui ne trouvent ni preneur ni place dans les médias. Pour Fanny, c’est injuste, tout le monde se l’arrache avant la sortie. » Qui reconnaît-on chez elle ? Je dis bien « qui » et pas « que », car on démontre rarement ce type d’attachement envers un concept abstrait. Est-ce la confidente, la mère, la cousine, l’âme soeur, plus que son romantisme assumé, sa franchise ou cette idée surannée d’« authenticité » qu’on lui associe ? Sont-ce ses essais, son roman, ses pièces de théâtre, ses albums et histoires pour enfants qui nous touchent, nous bouleversent comme peu d’autrices et d’auteurs peuvent le faire ?

Geneviève Thibault, l’éditrice et fondatrice du Cheval d’août (où Fanny a publié Les maisons en 2015) me disait :     « Fanny sait où elle va. Elle travaille dans le doute, mais toujours avec conviction. Elle sait l’effet qu’elle veut produire. » À cela, elle a ajouté que les influences et les fantômes littéraires de Fanny s’inscrivent dans la tradition anglophone, dans le stream of consciousness et le storytelling. « Elle fait quelque chose que personne ne fait ici au Québec. » Je soulignerais aussi qu’elle le fait bien. Au point qu’une grande détresse peut nous prendre, parfois, à l’idée de se retrouver seul au moment de refermer l’une de ses publications.

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