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Éditorial par Annabelle Moreau - La vague

Le soir du lancement du premier numéro de la refonte de LQ, le 24 mai dernier, j’ai marché seule, de nos bureaux situés boulevard Saint-Joseph à Montréal, jusqu’au bar L’Esco, rue Saint-Denis, où avait lieu l’événement. Tout était prêt. Les piles de magazines, les affiches, les collaborateurs et amis qui nousaidaient. « Vous êtes sûrs que vous voulez autant de tacos?», nous avait demandé le propriétaire du bar, sceptique sur la probabilité qu’autant de bouches se déplaceraient pour un événement littéraire. Je marchais seule, donc, en appréhendant les paroles que j’aurais à prononcer. Les mots étaient là, dans ma poche, je les avais choisis soigneusement — la petite feuille pliée et repliée pulsait près de mon coeur. Nous avions planifié les moindres détails de cette soirée des mois à l’avance. J’étais cependant bien fragile sur mes jambes, petit bout de femme que je suis, et j’avais raison de trembler, car jamais je n’aurais pu me préparer à l’intense vague, au tsunami plutôt, que j’ai ressenti ce soir-là et qui a déferlé sur nous depuis.

Cette folle effervescence, un soir au début de l’été, s’accordait parfaitement à notre fébrilité quant à la refonte. Lecteurs nouveaux et de toujours, libraires, professeurs, éditeurs, auteurs, critiques, et collaborateurs, vous avez fait de ce lancement un moment marquant dans la longue histoire de LQ et c’est pourquoi j’aimerais d’abord et avant tout vous remercier. Vous remercier d’être venus en si grand nombre à cette soirée (on se marchait sur les pieds, comme écrit Yvon Paré), de vous être abonnés, de nous avoir lus et critiqués, d’avoir acheté la revue, de vous l’être volée entre collègues et amis (on m’a rapporté l’anecdote plusieurs fois), et de l’avoir prise en photo sur une plage du Cap-Breton ou dans un café de Québec. Sans vous, impossible de se renouveler pour une revue comme LQ. Vous avez cru aussi fort que nous en une critique littéraire sans compromis, des textes fouillés, et des coups de gueules autant que des lettres d’amour, pour un milieu — le milieu littéraire québécois — que nous voulions faire vibrer.

Ce soir-là, je n’ai pas pu goûter à un seul des tacos. Je me faufilais, moi aussi, parmi les groupes et les discussions animées. Déjà, le numéro de septembre prenait forme dans les recoins de nos esprits puisqu’Audrée Wilhelmy avait accepté d’y figurer en couverture. Son rire se mêlait à celui des autres sur la terrasse de L’Esco. Elle ne savait rien encore des plans un peu tordus que nous avions en tête pour la séance de photos qui a eu lieu quelques semaines plus tard sur le bord d’un lac des Cantons-de-l’Est. Son roman Le corps des bêtes, qui vient de paraître, nous avait inspiré ce personnage de femme sauvage et intemporelle, de force vive de la nature et de la faune. Audrée a joué le jeu jusqu’au bout et a éviscéré des poissons, pataugé dans la boue, s’est immergée dans le lac glacé, a grimpé aux arbres ; elle s’est réellement transformée en cette femme indépendante et puissante que nous avions imaginée. Malgréla pluie, malgré les moustiques et le faux sang que nous faisions couler sur ses mains et son visage, Audrée tenait comme un roc, forte et inébranlable sous les indications de la photographe SandraLachance, à qui nous avons à nouveau confié le soin de ces portraits.

Ces photos nous les avons trimballées tout l’été lors de notre tournée des librairies. Devant ce que nous avions osé proposer à Audrée, on lisait dans le regard des libraires cette douce inquiétude qui fait tanguer le créateur lors de la présentation de son travail. Et pourtant, ils nous ont accueillis à bras ouverts, avec leurs questions, leurs commentaires et leurs félicitations... pour cette nouvelle revue. Oui, plusieurs avaient cru que le premier numéro de la mouture actuelle était celui d’une revue nouvellement créée. Et je les comprends. Lettres québécoises n’était pas distribuée en librairie avant mai. Pour une refonte, c’était une refonte. Mais cette tournée nous a confirmé ce que nous sentions déjà depuis quelquetemps : il y a de remarquables librairies au Québec (et à Ottawa !) et surtout, de nouvelles manières de penser et de concevoir ce lieu de passation ultime, où les livres trouvent leurs lecteurs.

Voilà pourquoi nous avons demandé à Chantal Guy d’enquêter sur la façon dont se pensait la librairie aujourd’hui. Pourquoi certaines d’entre elles n’hésitent pas à révolutionner les pratiques, pourquoi des libraires passionnés ouvrent des lieux spécialisés dédiés aux livres et au savoir et pourquoi elles redeviennent ces endroits où on aime bien traîner et discuter, autour d’un café ou d’un verre de vin, pourquoi pas, laissant la littérature faire son chemin. Terminée la survie, balayée la vente de bébelles à outrance, une nouvellegénération de libraires se fait entendre et prend sa place. On veut de bons livres et de bons libraires, point barre.

J’aimerais pour terminer remercier la grande équipe des collaborateurs de LQ et les membres du Comité de rédaction qui nous ont aidés depuis le début de cette refonte. Merci de nous faire confiance, de réfléchir à ce que cette revue pourrait devenir, d’écrire des textes et des poèmes aussi porteurs, de prendre desphotos qui disent tout, de critiquer des livres avec autant de brio, et de faire sortir Jeunauteur de son bureau. LQ a maintenant une maison, et cette maison est solide, grâce à vous.

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