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Éditorial par Annabelle Moreau - Et la chanson?

Il y aura bientôt un an, en janvier 2017, je m’enrôlais chez LQ. Je m’enrôlais, comme on adhère à un parti, à un groupe, aux valeurs d’une famille. J’avais cependant le loisir de choisir mon camp : celui des mots et de la littérature, des auteurs et des idées. J’imaginais alors la publication qui venait de fêter son 40e anniversaire comme un paquebot en pleine tempête qu’il fallait ramener à bon port. Au-delà des métaphores maritimes et militaires, cette année a été incroyable et a permis à notre petite équipe de s’éclater sur tous les plans.

Le chemin parcouru me donne le vertige et me confirme que j’ai eu raison de prendre pays et de croire en l’intelligence et la curiosité de nos lecteurs. Les nombreux projets que nous avons en tête me donnent aussi le vertige, et j’espère pouvoir en concrétiser certains en 2018. Bien sûr, le financement public est un enjeu de tous les instants pour une publication culturelle comme la nôtre, tout comme la nécessité d’avoir des abonnés et des acheteurs fidèles. Ce sont pour eux que nous travaillons d’arrache-pied.

Je me répète, mais ce sont les collaborateurs, journalistes, libraires, critiques, auteurs et photographes qui font la qualité d’une revue, et travailler avec eux est un réel privilège, peut-être le plus grand d’une rédactrice en chef. Discuter avec les lecteurs lors des salons, rencontres, tournées en est un autre, et les occasions enrichissantes se sont multipliées au cours de l’année. J’ai récolté des commentaires et témoignages qui m’ont bousculée parfois, mais qui, chaque fois, m’ont fait réfléchir.

Ainsi, en octobre dernier, à l’invitation d’une professeure de cégep, je suis allée m’entretenir de journalisme culturel avec les étudiants de son cours de littérature et création. Le groupe venait de passer la première heure et demie de la séance à analyser notre numéro de septembre — avec Audrée Wilhelmy en couverture — et s’apprêtait à me poser des questions durant les quatre-vingt-dix minutes suivantes.

En me rendant à cette rencontre, je m’étais demandé ce que l’on peut bien penser des magazines culturels à dix-huit ans. Hormis le journal étudiant de mon cégep — le MotDit, que je lisais assidûment et auquel je collaborais —, je ne me rappelle pas avoir eu entre les mains de périodiques culturels à cet âge-là. Il y avait bien l’hebdomadaire Voir, que l’on prenait encore au sérieux. Manquions-nous de passeurs ? Mes professeurs nous exhortaient à sortir du sous-sol de nos parents pour aller au cinéma et au théâtre, mais jamais ne les ai-je entendus nous conjurer de nous abreuver aux magazines culturels québécois. Pourtant, plusieurs revues, dont Spirale, Liberté, 24 images, JeuInter existaient déjà (en plus des fanzines et autres fruits des presses artisanales, sans compter la presse internationale). Au début des années 2000, quelle brèche aurait pu s’ouvrir pour que j’y plonge ?

Mais revenons à la période de questions de cette classe du cégep de Saint-Hyacinthe. Des mains se sont levées d’un côté et de l’autre d’une trentaine de têtes. Timidement au début certes, mais chaque fois les questions étaient, elles, posées avec un aplomb certain. La pertinence, c’est toujours appréciable — et les questions l’étaient —, mais la candeur nous permet en outre de nous rendre compte si nous maîtrisons vraiment notre sujet et si nous sommes en mesure de bien le vulgariser. Voilà ce jeune homme qui, du fond de la classe, lève la main et pose la plus simple des questions :

— Dans un magazine comme le vôtre, pourriez-vous parler de chansons ?

Vous connaissez certainement cette sensation de valser avant qu’un début de réponse ne trouve son chemin. Eh bien, ç’aurait été exactement le cas si ce n’est que ma planche de salut se trouvait dans le numéro que vous tenez entre les mains.

— Évidemment, il y a possibilité de traiter de la chanson d’un point de vue littéraire. Le prochain numéro est d’ailleurs consacré à Leonard Cohen et aux liens entre musique et littérature.

L’étudiant n’a rien ajouté. Il a souri. Connaissait-il Cohen ? Sans doute. Du moins, le nom du poète et chanteur a paru le satisfaire, comme un passe-partout — connaissait-il Passe-Partout ?

Leonard Cohen, donc. Une double première pour LQ. Un anglophone en couverture, de surcroît reconnu pour ses chansons, mais dans l’ombre desquelles une oeuvre littéraire immense demande à être considérée à sa juste valeur. Je me souviens de la réunion du comité de rédaction, au tout début de l’année 2017, où le nom de Cohen a surgi parmi d’autres. C’est Kim Leblanc qui l’a prononcé la première — libraire et grande amatrice de musique, elle avait de la suite dans les idées — et comme devant la classe d’étudiants, j’ai eu quelques secondes d’absence avant de plonger et d’acquiescer. Oui, Cohen. Oui, Leonard. Il y avait une place pour lui à LQ.

Lorsqu’il reçut un prix Juno, en 1993, dans la catégorie Vocalist of the Year, Leonard avait ironisé avec son humilité habituelle à propos de cette récompense : « Only in Canada could somebody with a voice like mine wins vocalist of the year » (« Il y a seulement au Canada que quelqu’un doté d’une voix comme la mienne peut gagner le prix du chanteur de l’année »). À cela nous ajoutons que cette voix et les poèmes qu’elle a chantés depuis les années 1960 sont traversés d’une expérience profondément ancrée dans la réalité québécoise et que son histoire d’amour avec Montréal demeure éternelle.

Mesdames et messieurs, monsieur Leonard Cohen.

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