Éditorial | C'était au temps des tanneries

La ligne d’autobus 191 de la Société de transport de Montréal fait la navette plusieurs fois par jour entre la station de métro Lionel-Groulx et la gare Dorval. Ses quelque 75 arrêts traversent entre autres le Sud-Ouest, Montréal-Ouest et Lachine, et son trajet arpente de paisibles zones résidentielles, moult terrains industriels et bords d’autoroutes jonchés de déchets, avant de cracher ses derniers passagers non loin de l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau. Mais surtout, la Broadway offre un point de vue exceptionnel sur l’échangeur Turcot. Une grande prouesse en son temps, devenue un projet relégué au purgatoire architectural, mi-construit/mi-démoli, où d’énormes tas de gravats s’accumulent et des bretelles neuves comme anciennes ne se rejoignent pas encore.

L’ouvrage Les noyades secondaires de l’écrivain Maxime Raymond Bock installe une nouvelle dans ce décor postapocalyptique. Dans « Sous les ruines », un homme est coincé, pendant une torride journée de canicule, dans un énorme bouchon de circulation sur l’un des tabliers de l’échangeur. Celui-ci décide, avec une autre prisonnière, de descendre au coeur de l’un des piliers, mais remonte en fait dans le passé de la métropole, et se retrouve en plein coeur d’une tannerie puante et dégoulinante. La nouvelle de Raymond Bock aborde ainsi la déconnexion d’avec notre passé, mais aussi les ratés des constructions modernes.

Bien avant de devenir ce cauchemar asphalté propice aux scènes imaginées par Raymond Bock et de se faire maudire par les automobilistes et les urbanistes, Turcot, de son prénom Philippe (1791-1861), était un marchand de meubles, notamment, mais aussi un grand propriétaire terrien. Il possédait un immense lopin situé le long du chemin de la Côte-Saint-Paul, juste au sud de l’actuel échangeur. Il y fonda en 1860 le village de Turcot, maintenant intégré au quartier Saint-Henri. C’est tout près de là que se trouvait également le village des tanneries, ou Saint-Henri-des-tanneries, dont les vestiges ont été détruits « en catimini » en 2015, pour laisser la place à certaines parties des travaux routiers que nous connaissons aujourd’hui. Bref, ça ne prend pas la tête à Papineau pour comprendre que c’est un endroit important de l’histoire de Montréal et que l’urbanisation effrénée et l’empressement du maire Drapeau à construire l’échangeur à temps pour l’Expo 67, et sa démolition prématurée 50 ans plus tard, ont eu raison de la notoriété des anciennes propriétés de Philippe Turcot.

L’après-midi du 3 août, au coin des rues Notre-Dame et place Turcot, un jeune homme nonchalant descend de l’autobus 191. En mettant le pied sur le trottoir, il se retrouve ce jour-là entre l’objectif de la photographe Sandra Lachance et le sujet de son attention : Serge Bouchard. Tout près de l’usine Kruger, des roches concassées à perte de vue et, au loin, la silhouette de l’échangeur, se tient l’homme de mots et d’action, l’anthropologue le plus connu au Québec. Il étrenne son plus beau sourire et sa patience devant la caméra. Lui qui a été au volant de nombreux véhicules toute sa vie, l’amoureux des moteurs rutilants et des longues routes à défricher regarde maintenant les dix-huit roues traverser l’horizon comme d’autres admirent les perséides un soir d’été. Même le plus petit des camions lui arrache une risette. La cabine d’autobus flambant neuve dans laquelle on lui fait prendre la pose semble une aberration dans ce décor de débris, de moteurs et de CO2, d’essence et de bitume, mais Serge Bouchard a le regard vif et discute tranquillement avec l’équipe de LQ ainsi qu’avec son acolyte des dernières années, Jean- Philippe Pleau, venu prêter main-forte en ce vendredi de canicule — presque aussi cuisant que dans la nouvelle de Raymond Bock. Il fait gris, le soleil perce difficilement, mais l’heure est à la rigolade. Ça rit et discute franchement avant, pendant et après les prises.

L’homme de radio est un essayiste de grand talent. Ses livres ont cette manière de nous parler directement à l’âme. De toucher notre essence et celle des gens sur lesquels il pose le verbe. L’un de ses derniers titres, Les yeux tristes de mon camion — qui lui a valu un Prix du Gouverneur général en 2017 —, est autant un succès d’estime que populaire. Au moment où j’écris ces lignes, son plus récent ouvrage, Le peuple rieur (Lux, 2018), trône depuis plusieurs semaines déjà dans la liste des meilleurs vendeurs compilés par Gaspard/Le Devoir. L’homme plaît : son savoir, son érudition, sa voix de conteur et de raconteur, son panache de coureur des routes et des chemins ; il est devenu un « personnage », écrit-il. Mais au-delà de la figure respectée et aimée, c’est lui et c’est sa voix, sa vision, son regard qui nous abreuvent encore et toujours, livre après livre, émission après émission.

VOIR LE SOMMAIRE DU NUMÉRO 171 - SEPTEMBRE 2018 

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