Éditorial | 176 | Des niaiseries de même

Dans le capharnaüm de la rentrée automnale et son chantier de demandes de subventions, je me suis
accrochée à une idée un peu folle pour arriver à entrevoir le bout du tunnel : sortir de la ville quand le présent numéro sera terminé et lancé, quelque part en décembre. Avec un peu de chance, quand vous lirez ceci, je serai hors réseau, loin des lumières et du bruit.

J’ose espérer que je ne suis pas la seule Montréalaise à imaginer que le calme et la liberté n’existent qu’une fois passées les frontières de l’île ; la seule à croire que le salut et une hygiène de vie un tant soit peu équilibrée vont de pair avec le fait de traverser un pont (n’importe lequel), de tourner le dos à la métropole, au minimum quelques jours par mois. Je crois que nous avons tous besoin d’une soupape, et la mienne — une rangée d’épinettes, un vent de face, c’est selon — est certainement aussi cliché que l’exutoire de ceux qui croient que Montréal n’est qu’un vaste chaos perpétuel.

Dans Querelle de Roberval, Kevin Lambert se joue des préjugés entretenus par ses personnages entre la « ville » et la « région », là où le lac Saint-Jean coule en flammes au milieu du Saguenay. Leur vision de Montréal fait beaucoup rire Querelle, qui s’amuse à colporter des mythes sur la métropole.

Pour eux, Rosemont est une plaque tournante du crime, des gangs sévissent à tous les coins de rue,
enlèvent les enfants et violent les femmes. Les gens n’ont plus de valeurs, les itinérants t’agressent dans le métro et les rues sont pleines de nids-de-poule assez profonds pour scrapper ton char.

À LQ, nous avons toujours souhaité sortir de cette dichotomie entre la ville et la région, le centre et la marge. Nous luttons contre le montréalocentrisme par nos choix de dossiers, d’auteurs et d’autrices en couverture, ainsi que nos collaborations. Nous avons encore des croûtes à manger. Vous savez, à trop respirer l’air du Plateau (nos bureaux s’y trouvent, surprise), on étouffe.

Si nous travaillions déjà avec des auteurs, critiques, journalistes et artistes d’un peu partout au Québec, nous pouvons nous enorgueillir du fait que les deux nouveaux membres de notre équipe — Vanessa Bell, aux communications et développement de public, et Nicholas Giguère, responsable du cahier Critique — demeurent chacun à plus de cent cinquante kilomètres de l’Escogriffe, notre bar fétiche pour les lancements. Sans compter que l’éditeur de LQ, Alexandre Vanasse, a ses quartiers dans les Cantons-de-l’Est, où nous bouclons tous les numéros, chevreuils, ski-doo et feux dans la cour allumés au gaz, en prime.

Depuis la refonte de la revue en 2017, le comité de rédaction a été pris d’assaut par une horde d’expatriés mauriciens (bienvenue Josiane, allô Kim et Sébastien), région de tous les possibles où sévit aussi François Blais, notre auteur en couverture. Avoir été paranoïaque, je me serais posé des questions. Écrivain solitaire, qui, après un passage d’une quinzaine d’années à Québec, est retourné dans ses terres mauriciennes pour mieux écrire. Il poursuit avec talent, assiduité et application une oeuvre importante amorcée en 2006, avec le roman Iphigénie en Haute-Ville. Quelques années plus tard, on lit sous sa plume cette phrase peut-être prémonitoire :

Si j’étais un vrai écrivain, avec des livres publiés et des articles à mon sujet dans Lettres québécoises, je ne tiendrais pas le même discours, je dirais qu’écrire ça fait mal, que ça m’arrache les tripes, qu’il s’agit d’un acte douloureux mais nécessaire, des niaiseries de même.

Merci à la nouvelle membre du comité de rédaction, Josiane Cosette (qui offre la généreuse lettre signée « La petite fille du dépanneur », dans le dossier consacré à Blais), d’avoir ramené à ma mémoire cette citation de Document 1.

Alors François, est-ce qu’écrire fait toujours aussi mal ou est-ce un poncif que tu gardes pour les magazines qui débarquent dans ton rang pour te photographier ?

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