ÉDITO | Yes sir! Madame...*

Je n’avais jamais entendu prononcer le nom de Linda Leith avant de me porter volontaire comme bénévole à Metropolis bleu. Je m’engageais certes pour la Littérature, pour baigner dans le chaos d’un festival (et assister à des évènements gratuitement), mais j’y allais surtout pour échanger avec des auteurs et des autrices autrement que par livre ou professeur interposé. Et pour cela, j’étais prête à me rendre dans un hôtel impersonnel du centre-ville de Montréal où se tenait alors la manifestation.

La jeune vingtaine, je poursuivais alors avec une ardeur non feinte et une inspiration emballée un baccalauréat en études anglaises et littérature comparée à l’Université de Montréal. J’avais très peu ou alors vaguement conscience que des anglophones écrivaient aussi au Québec. Dans mes cours, nous lisions dans le texte original Emily Dickinson, Cormac McCarthy, Don DeLillo, Jean Rhys ou Joseph Conrad, mais très peu d’œuvres québécoises — en français ou en anglais —, à l’exception de Cohen dont les romans The Favorite Game et Beautiful Losers m’avaient laissée mystifiée et confuse par le talent de leur auteur.

Les premiers écrivains anglo-québécois que j’ai étudiés à l’université ont été Corey Frost et Gail Scott. J’ai tout de suite aimé l’écriture de Gail Scott. Tout était si différent de ce que j’avais pu lire jusqu’alors. Les lieux étaient les mêmes cependant, Montréal et ses rues, mais le ton, la forme, la voix me soufflaient. À Metropolis bleu, il y avait un peu de cette inquiétante étrangeté vis-à-vis de ma propre ville et de ma propre langue. J’y côtoyais des auteurs anglo-québécois dont je n’avais jamais entendu parler. Blue Met était pratiquement le seul endroit en ville où l’on pouvait rencontrer de grands auteurs internationaux. Ainsi, j’ai somnolé un peu devant une discussion avec Margaret Atwood (animée par l’animateur vedette de CBC d’alors, Jian Ghomeshi?!), j’ai ri à gorge déployée lors d’entretiens
avec Daniel Pennac, j’ai fumé des cigarettes avec Alaa El Aswany et j’ai entendu Gore Vidal exiger plus d’alcool avant l’une de ses conférences.

C’est à Metropolis bleu, en 2007, que j’ai vu Heather O’Neill pour la première fois. Avec Rawi Hage, Marie Hélène Poitras et Neil Smith. Ils discutaient de Montréal, justement. L’évènement «?The Spirit of Montreal?» faisait de la ville un personnage, comme dans les romans de O’Neill. À l’époque, j’avais lu Lullabies for Little Criminals dans le texte. Pas l’imbuvable traduction faite en France de ce grand roman, qui allait paraître l’année suivante et décourager les lecteurs québécois de se frotter à cette grande autrice de chez eux.

Jamais je n’aurais pu prévoir que, plus de dix ans plus tard, j’inviterais Heather O’Neill — l’écrivaine a maintenant trois romans à son actif — à figurer en couverture de Lettres québécoises et à y signer deux textes : un autoportrait espiègle de son corps et son esprit, et un récit vibrant et senti de sa relation à Montréal. Je ne pensais pas non plus collaborer avec Dimitri Nasrallah, écrivain et traducteur de talent, éditeur chez Véhicule Press, pour élaborer tout un dossier sur les écrivaines et écrivains anglo-québécois. Nasrallah nous a ouvert les portes d’un milieu littéraire que les francophones connaissent trop peu, malgré les tentatives de rapprochement des dernières décennies. Dans une contribution à un dossier que la revue Spirale avait intitulé en 2006 «?Write here, write now : les écritures anglomontréalaises?», Lianne Moyes et Sarah Henzi notaient que «?[l]’écriture anglo-québécoise n’est pas une solitude ; elle est, bien davantage, “a company of strangers” […]?»**. J’aime beaucoup cette perception des écritures anglophones comme un bloc morcelé, souple, multiple. Selon laquelle il y a des femmes et hommes de lettres, des humains, des sensibilités derrière cette appellation que l’on creuse et décortique peu finalement.

Dans ce numéro printanier, c’est notre volonté d’inclure ces écrivains anglo-québécois dans nos pages, à l’instar du travail d’ouverture accompli par Linda Leith à Metropolis bleu. Et vous l’avez peut-être remarqué : notre section critique accueille toujours plus de romans canadiens-anglais traduits par des maisons d’édition québécoises. Traduire fait beaucoup plus que construire des ponts. Et si d’excellentes traductions sont réalisées ici au Québec —
pensons notamment aux éditions de la Pleine lune, Boréal, Marchand de feuilles, Mémoire d’encrier —, il faut encore que ces livres tombent entre les mains des lecteurs et lectrices francophones. Voilà le but avoué de ce numéro : vous inciter à lire celles et ceux qui écrivent en anglais au Québec, sans que vous n’ayez à vous demander si ce sont bien des écrivains québécois ou pas.

* Si vous n’avez pas vu ce film de Robert Morin, n’attendez plus de grâce.
** Lianne Moyes et Sarah Henzi, «Les "prétendues ‘deux solitudes’" : à la recherche de l’étrangeté?», Spirale, no 210, septembre-octobre 2006.

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