ÉDITO | Pourquoi les vieux s’accrochent et que les jeunes ne font pas mieux

André Vanasse, mon prédécesseur à Lettres québécoises, a tenu le rôle de chef d’orchestre de la revue durant plus de trente-cinq ans. Une éternité. Surtout pour un magazine qui cherchait son souffle à l’heure d’éteindre ses quarante et une bougies, quand j’y suis arrivée, au début de 2017. La semaine dernière, André m’a écrit pour me parler du notre mouture du printemps. Celle qui mettait en vedette l’Anglo-Montréalaise Heather O’Neill, en regard d’un dossier intitulé « Écrire en anglais au Québec », codirigé avec l’ami Dimitri Nasrallah — un numéro qui, en tant que rédactrice en chef, m’apparaissait particulièrement significatif. Voici ce qu’André avait à en dire :

Je suis ravi que le comité ait eu l’audace de mettre Heather O’Neill en page couverture. De mon temps, cela n’aurait pas été possible, mais les mentalités ont grandement changé, comme on peut le voir dans ce numéro.

Outre le fait que ce message réitère la confiance de l’ancien directeur de LQ — qui non seulement croit en la relève, mais est surtout heureux, je crois, que la revue lui survive et fleurisse —, il signale aussi une nouvelle ère. Pourquoi était-ce impossible, en 1988 ou en 2002, par exemple, d’inviter un auteur, une autrice angloquébécoise à figurer en couverture de Lettres québécoises ? Quelles mentalités ont grandement changé ? Est-ce juste une question d’époque ? Est-ce plutôt une question de génération, de points de vue, d’ouverture oubien d’adéquation entre le politique et le littéraire ?

Pour traverser les époques, continuer à être lue, pertinente, pour maintenir sa participation au débat littéraire, culturel, politique ou sociétal, une revue doit se réinventer. Sinon elle n’est que le perroquet des gloires passées. Et même là… Une revue se renouvelle, se « refonde » pratiquement à chaque numéro. Il en est peut-être de même pour les maisons d’édition. Qu’est-ce qui fait de Roxane Desjardins une bonne successeure à François Hébert ? Lui qui a dirigé Les Herbes rouges avec son frère Marcel, jusqu’au décès de ce dernier en 2007, puis seul avant l’arrivée de Roxane en janvier 2017 ? Entre les poèmes « exploréens » de Gilles Groulx, les réflexions d’André Roy sur le cinéma, les mots de Roger Des Roches, les premiers livres de Carole David, puis ceux de René Lapierre et Daphnée Azoulay, ou le théâtre de Christian Lapointe et d’Evelyne de la Chenelière, comment maintenir une ligne directrice, donner un nouveau souffle à une maison qui célébrait en 2018 son cinquantième anniversaire ? Les quarante-trois années qui séparent François de Roxane sont-elles aussi importantes qu’on pourrait le penser ? J’avais moi-même quarante ans d’écart avec André quand j’ai pris sa place à la rédaction de LQ ; l’âge de la revue à mon arrivée.

Quand André a-t-il su qu’il fallait tirer sa révérence ? L’a-t-il fait trop tard ? Le sait-on jamais ? Est-ce que François Hébert a aussi trop attendu ? Quand arrête-t-on d’avoir de l’audace ? Est-ce le seul critère pour diriger une revue ou une maison d’édition ? En fait, sommes-nous les meilleurs juges de notre propre audace ? Ne faisons-nous pas que déplacer le pôle qui guide celle-ci ; notre mètre étalon de l’avant-garde ? Depuis le fameux « because it’s 2015 », de Justin Trudeau, le « parce que nous sommes en… » accompagne chaque revendication qui semble aller de soi. Car il n’y a rien à objecter à cela, c’est aussi l’argument de la publicité, du discours de la nouveauté ; la tabula rasa de la consommation sans discuter, sans fin, sans goût (« c’est sans gras, sans sucre, sans sel, c’est cent piastres », dirait François Pérusse).

La passation n’est pas un exercice — du moins, je l’espère — de renouveau pour le simple goût du renouveau. C’est avant tout la plus belle forme d’orgueil qu’on puisse imaginer : celle qui nous ouvre à l’autre au nom d’une entreprise qui nous dépasse, que nous sommes conscients de devoir transmettre et confiants de voir prospérer. Il est là, le caractère transgénérationnel d’une revue… et la raison pour laquelle nous allons inévitablement, nous aussi, nous accrocher, en pensant que nous sommes encore capables. Un jour à la fois, comme disent les AA.

Bonne fête Les Herbes (quelqu’un a du feu pour François ?)

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