Critique | Pleurer comme au cinéma

Par Marie-Michèle Giguère 

En 1991, l’Irak envahit le Koweït, le premier café Starbucks ouvre ses portes à Seattle, Freddie Mercury et Miles Davis s’éteignent. Mais il y a autre chose, ajoute Martine Delvaux dans ce nouveau roman : « Le 24 mai 1991, Thelma & Louise sort en salle. Je fonds en larmes à la fin du film.»

Sur plus de deux cents pages, l’autrice, essayiste et professeure scrute son film fétiche, dissèque les scènes, les dialogues; étudie les différentes versions du scénario qu’elle a entre les mains. Thelma & Louise, c’est une fin de semaine entre deux amies — Louise, interprétée par Susan Sarandon, et Thelma, interprétée par Geena Davis — qui prend des allures de cavale, lorsqu’elles refusent d’être des victimes, et que Louise tue l’agresseur de Thelma. Pour son scénario, Callie Khouri a remporté le Golden Globe et l’Oscar. La réalisation était assumée par Ridley Scott.

À travers le prisme de cette oeuvre, c’est tout un pan de sa vie que Martine Delvaux analyse : ses amitiés féminines, ses voyages et, comme au coeur du film, les rencontres fortuites sur la route, surtout celles qui mettent les femmes sur leurs gardes, celles qui auraient pu mal tourner, celles qui blessent à jamais.

En examinant les informations récoltées sur la démarche de la scénariste et des autres artisans du film, Delvaux trouve des avenues pour mieux cerner la jeune femme qu’elle était, l’autrice qu’elle est devenue. « Je fais des allers-retours entre Thelma, Louise et moi. Je décortique les scènes et je découpe ma vie.»

Près d’un an après la déferlante #moiaussi, Martine Delvaux raconte les menaces qui pèsent sur les femmes, sans en faire des victimes. Elle dénonce, tout en refusant de mettre en scène les fautifs ou de leur offrir trop de mots. Comme la scénariste Callie Khourie, c’est l’attachante force des femmes que Delvaux magnifie avec ce roman.

La littérature qui naît du cinéma

Les livres ne me font pas pleurer, mais les films oui, certains films et sans doute quelques livres aussi, tout compte fait. Est-ce que les mots sur la page ont le pouvoir de vraiment me soutirer des larmes, ou est- ce que quand je lis, si je ressens une tristesse, ça reste un chagrin sec qui ne coule pas sur ma peau ? Ce que je trouve, en lisant, c’est une e?motion sans fond, une langueur qui est à la fois extrême jouissance et extrême douleur. Cette impression que laisse la beauté parce qu’on ne peut pas l’attraper.

Si l’autrice avait déjà abordé ce thème par le passé — elle racontait dans l’essai Les filles en série (Remue-ménage, 2013) comment ce film avait fait d’elle une féministe —, elle s’y attelle aujourd’hui avec une magnifique impudeur, une transparence qui ne peut laisser indifférente.

Sa démarche porte aussi sur le sens de l’écriture, sur le besoin qui fonde celle-ci : « Que je vais écrire et répéter, sans m’en rendre compte parce que j’aurai oublié ce qu’il y avait dans les livres précédents, réécrire pour reprendre autrement. Je reste hantée par la question de la jeune fille, sa douceur timide, son courage tremblant.»

Le roman — j’aurais envie d’écrire le récit — s’attarde souvent à des souvenirs précis de l’autrice, avec autant de minutie que lorsqu’il décortique certains passages du film. Mais son attention pour le détail ne l’empêche pas d’ancrer sa réflexion dans quelque chose de bien plus vaste, qui interroge la société dans laquelle s’inscrivent et le film et sa vie : « Et pourquoi Thelma et Louise devaient-elles s’attendre au pire ? Les hommes ont Jack Kerouac. Les femmes ont Thelma et Louise. Au lieu de l’exploration, la fuite.»

Il y a quelque chose de particulièrement puissant dans l’introspection, l’expression de l’âme au « je ». Martine Delvaux sait se débarrasser des fards, des fausses idées sur elle-même, de tous les artifices qui peuvent brouiller le discours. Émerge alors quelque chose d’une grande puissance. Même si certains thèmes — les souvenirs de voyage, les contrastes entre les émotions qui naissent du cinéma et celles que crée la littérature — reviennent souvent dans Thelma, Louise & moi, on ne sent pas de lourdeur ni de lassitude à la lecture, seulement l’importance de nommer, nommer encore chaque idée, pour la digérer, se l’approprier, la faire sienne.

L’histoire de Thelma et Louise s’est avérée libératrice pour nombre de femmes, et l’immersion dans cette oeuvre permet aussi de libérer une parole chez Martine Delvaux. Cette exploration des « échos entre le film et [sa] vie », comme un fil qui guide son écriture, lui permet de construire une fresque narrative qui n’aurait pas existé autrement. Et ç’aurait été bien dommage.

***

Martine Delvaux

Thelma, Louise & moi

Montréal, Héliotrope

2018, 240 p., 22,95 $

VOIR LE SOMMAIRE DU NUMÉRO 171 - SEPTEMBRE 2018 

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