Critique | Les permissions

Le troisième recueil de Jonathan Charette, Ravissement à perpétuité, est une belle surprise, une immense surprise. Par ses excès de romantismes et ses changements de direction multiples, on y voit un poète s’amuser avec les codes sans nécessairement badiner pour ne rien dire. Dans un monde complètement libre, il s’éclate avec grand plaisir et bâtit une épopée où la langue tient le premier rôle : quelque chose de chevaleresque, un Don Quichotte au pays d’Hölderlin. On n’aurait jamais cru qu’avec un tel titre l’auteur puisse tenir ses promesses. Et pourtant, à notre grand étonnement, il y a là un ravissement à perpétuité.

L’atelier du maître est pris d’assaut, « c’est une descente », nous dit-il dès les premières pages. Après avoir trouvé un apprenti, « auréole de travers, bouche pleine de terre, langue noire : il dérange les législateurs », et « ravitaill[é] les plantes carnivores […], [l]es endimancher n’assure pas une autonomie suffisante », le maître peut partir. Ici, le départ n’est aucune fuite, même si son corps est mis à prix, « [u]n million de nuages pour mes poumons ; une dizaine de printemps pour mes bras » ; la mission s’annonce dès la fin de la première partie, le dernier vers comme une sentence : « [i]l devient impérieux de venger ces êtres. »

Tout reconstruire

Six parties forment ce recueil : « L’atelier », « Le braquage », « Le royaume », « La fièvre », « Douceur et délabrement » et « Exil de l’apprenti » ; six parties comme autant de chapitres d’une romanesque histoire de cape et d’épée, car tels sont les résonances à la lecture de ces poèmes : une course effrénée pour sauver le monde en lumière1. S’il y a du souffle qui parcourt chacun des poèmes, il y a aussi de la beauté dans chaque vers, un émerveillement certain :

Défenderesse des filles farouches
tu leur apprends à concevoir une aurore boréale
avec du liquide amniotique, un peu de foi
et les bonbons à la menthe volée à la pharmacie ;
elles s’appliquent comme des émeutières désireuses
de voir des lueurs apaiser leur cauchemar.

Toujours l’adresse à l’autre est sous le signe du conseil et de l’entraide, ainsi se termine l’extrait précédant : « Par pudeur tu leur enseignes aussi / à ne pas trébucher contre les cicatrices, longs fils qui tissent / des vêtements de mélancolie. » Du braquage à la fièvre et jusqu’à l’exil, Charette défait des mondes à la même vitesse qu’il les érige, comme si tout était à préserver, mais qu’il nous mettait au défi d’y mettre le feu, sachant pertinemment qu’il saura tout reconstruire, là, sur la page blanche.

Tupac, Biggie et les autres

Si l’on a l’impression à une ou deux reprises que le champ lexical s’essouffle un peu, la pluralité de la disposition des poèmes, elle, se rafraîchit de section en section — notamment dans la partie finale où à chaque poème succède un conseil, seul sur la page, comme le legs du maître lors de « l’exil de l’apprenti » : « [a]rpente le cataclysme, construis-y un bivouac, mais pas ton palais », ou encore « [g]rave ton nom dans le code génétique de chaque oiseau ».

Si cette épopée semble être celle de la dernière chance, et que le ravissement promis arrive avec une bonne dose de romantisme, il serait navrant d’occulter l’humour qui est bien présent tout au long du recueil, et qui s’y présente comme l’une des plus belles trouvailles. Car s’il « taille son pharynx dans un aiguisoir comme Notorious B.I.G. le faisait avant chaque concert », le poète « voit [aussi] Tupac boire du Hennessy en compagnie de François Villon », tandis que, d’autres fois, il s’enroule « dans une tenue de cérémonie, comme Kendrick Lamar dans sa robe papale ». Si ces références populaires désarçonnent autant qu’elles font sourire, Charette sait jouer avec différents registres, comme dans ce passage simplement délectable :

Ah ! ces landes si profondes que le risque de noyade est élevé.

Pourtant, Hölderlin fait des longueurs dans cet espace depuis
plus de deux siècles.
Saint-Denys Garneau gagne le championnat d’apnée tous les ans.
Char explore les abysses, un rayon en guise de tuba.

Il y a une fraîcheur singulière dans ce recueil, quelque chose qui fait grand bien. On se surprend à avoir hâte d’y retourner, comme une contrée où la verdure nous rappellerait de doux souvenirs d’enfance, vous savez ces moments où il suffisait d’un après-midi de beau temps pour nous construire un pays, nous couronner roi, nous faire accuser de trahison et fuir dans la montagne incertaine, juste avant que notre mère ne nous appelle pour le souper. Un livre fait de permissions, il est là, le ravissement à perpétuité.

1. Rose Élicery, Là ou fuit le monde en lumière, L’Écrou, 2017.

 

 

 

 

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Jonathan Charette
Ravissement à perpétuité
Montréal, Noroît
2018, 96 p., 17 $

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