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Comment être

Autoportrait

par Naïm Kattan

Longeant les rivages du Tigre, aux confins du désert, je rêvais des rues de Paris et des routes de l’Europe. Mes lectures me portaient loin de Bagdad. Accostant aux rives de la Seine à dix-huit ans, héritier des Juifs de Babylone emmenés là-bas vingt-cinq siècles auparavant comme esclaves. Depuis, ils avaient obtenu leur liberté et la proclamaient grâce au Livre, leur richesse, leur unique possession, qu’ils ne s’étaient pas contentés de lire, mais qu’ils s’étaient appliqués à étudier et à commenter. Ils furent les auteurs du Talmud, livre qui a traversé les siècles, les empires et les langues. J’ai eu dès lors le sentiment que le Livre et son commentaire étaient inscrits dans mon passé et dans le chemin qui conduit toujours mes jours et mes années.

La Bible, l’art de raconter

Ma mère me racontait la Bible avant que je n’apprenne à la lire et à tenter de la déchiffrer. J’ai su dès lors que la vie est une histoire. Une mémoire à réciter et une promesse à deviner, à explorer et à expliquer. Dans une constante attente. Ma première nouvelle, en arabe, fut publiée alors que j’avais quatorze ans. J’ai poursuivi le parcours des sentiers de la littérature, découverte et affirmation, dans ma langue maternelle, ayant comme voie non seulement la tradition de ma culture, mais celles transmises par le français et l’anglais qui m’ouvraient des portes et me faisaient rencontrer des personnages. Ma route était tracée. L’espace appelle le déplacement et chaque ville où l’on décide de se loger annonce une nouvelle naissance. Les amours ne se nient pas, mais transforment les acquis en métamorphoses. Il n’est pas question de fixer les pas et de limiter le regard. Depuis l’enfance, je suis emporté par une insatiable curiosité, un appétit constant de vie et un désir perpétuel de connaissance. La littérature, cette dimension de la culture où je croyais pouvoir m’engager comme acteur, ne m’isolait point du quotidien. Le besoin de regarder les visages, d’en déchiffrer les mystères m’a valu la conviction que je ne pourrais exister sans le regard de l’autre et m’engager dans le mouvement de ma vie sans la reconnaissance de ma responsabilité envers lui. La vie, inépuisable exploration et découverte, me fait percevoir, à chaque tournant, la promesse que menace de nier l’absence. Je suis hanté et poursuivi par l’inachèvement. La culture et, plus précisément, la littérature, débordements de la promesse, viennent à ma rescousse. La saisissant au passage, la promesse me dicte la nécessité de l’inscrire, l’urgence de la raconter.

Traverser des villes, des cultures

Le changement de langue fut pour moi un arrêt nécessaire, une halte pour reprendre souffle, non pour me résigner à l’abandon, mais pour ramasser les fragments de la mémoire, condition de la reprise de l’itinéraire de la promesse. Mes premiers livres furent des tentatives de raconter le passage. J’y fais part de villes et de chemins, de cultures et d’écrivains, un travail qui ne peut se résumer à transposer et à enregistrer. Il importe que je m’implique dans les possibilités offertes par la culture et que je bénéficie de l’essentielle liberté pour son déploiement. Pendant vingt-cinq ans, travaillant au Conseil des Arts du Canada, j’imaginai et tentai de mettre au point des programmes pour que la culture et la littérature dans mon champ de vision et d’action puissent être une dimension de la vie, la complétant, l’enrichissant, la nourrissant. Une entreprise d’échange, c’est-à-dire de société. Grâce aux fonds dispensés par l’État, j’ai tenté de créer et de mettre au point des programmes destinés à soutenir des écrivains, pour qu’ils puissent se consacrer à la création, parcourir le pays à la rencontre des lecteurs, ainsi qu’à aider l’édition et les périodiques.

Me levant à l’aube pour écrire mes propres romans, essais, nouvelles et pièces de théâtre, je me rendais ensuite au bureau et je m’apercevais que la littérature n’est pas un exercice solitaire, mais plutôt une activité sociale. Le besoin de raconter mes propres histoires ne disparaissait pas pour autant. L’activité culturelle comme travail m’en fournissait de multiples éléments. Il ne s’agissait pas d’une simple transmission d’information ni de chroniques des rencontres, mais d’une vie dont le débordement surgissait des nouvelles substances.

Au cours des vingt-cinq années passées à Ottawa, Montréal est demeuré ma ville. Je prenais le train ou l’autobus le vendredi après-midi et le lundi matin. Cette vie apparemment double n’était pas un déchirement, car j’ai toujours aspiré à aller chercher dans l’ailleurs non un supplément, mais une continuité. Déjà à Bagdad, juif, je fréquentais des musulmans, j’explorais leurs quartiers, dans une ville où les frontières entre communautés étaient réelles, fussent-elles invisibles. Quand j’ai commencé à publier des articles et des nouvelles dans les journaux et les revues, mes interlocuteurs étaient aussi des musulmans qui sont devenus des amis. Avec eux, j’ai participé à la fondation de deux revues littéraires : Al Fikr al Hadith (L’Esprit moderne) et Al wakt al dhaie (Le temps perdu). À Paris, j’ai poursuivi ma collaboration comme correspondant d’un quotidien de Bagdad et d’une revue de Beyrouth. Et c’est dans cette ville que j’ai amorcé le tournant de ma vie d’écrivain. J’ai publié mon premier article en français en 1948 dans le journal Combat. Le sujet ? L’écrivain égyptien Tewfik el Hakim.

Vivre et écrire à Montréal

En 1954, je suis arrivé comme immigrant au Canada et j’ai choisi de vivre à Montréal, ville devenue celle d’une nouvelle naissance. Fortement éloigné de ma ville natale, il m’était apparu saugrenu de continuer d’écrire en arabe. La langue française, celle de ma ville d’adoption, était devenue la mienne. Cela ne signifiait pas que l’expression littéraire dans cette langue m’était devenue immédiatement accessible. J’ai dû m’armer de patience, attendre une quinzaine d’années avant d’atteindre ce qui m’apparaissait comme une nécessité autant qu’un privilège : écrire en français. La décision de changer de langue, imposée par les circonstances, était néanmoins, sur le plan littéraire, un choix lucide. Également fructueux, car une fois le flot repris, il n’était plus question de m’arrêter, et les livres, romans, essais, nouvelles, critiques, pièces de théâtre se suivirent à un rythme constant, un ouvrage par année, comme s’il me fallait rattraper le temps perdu, prendre une revanche sur le silence forcé. Du coup, Montréal n’était plus simplement ma ville d’adoption mais une porte ouverte sur le monde.

Au cours des années, écrire est devenu pour moi une activité physique, faisant partie de mon métabolisme. En nageant le matin, en me promenant pendant la journée, en me couchant, je raconte dans un silence intérieur la vie des personnages, en modifie le comportement, dessine leur route. Pour les essais, je poursuis un dialogue avec un interlocuteur invisible, écoute ses objections, ajuste le déroulement, la démarche, parvenant rarement à une conclusion, chaque essai se terminant par une ouverture pour le suivant. Écrire n’est pas pour autant une existence parallèle, mais une dimension de la vie que je mène. Les histoires que je raconte s’intègrent dans mes diverses occupations quotidiennes. Je me tiens sur mes gardes, dans une constante vigilance pour qu’écrire ne m’égare pas dans une évasion, dans l’absence à un réel où l’imaginaire s’insère telle une dimension du concret. La dérive serait une hantise, l’écriture se muant en une technique qui s’élabore au fur et à mesure ou bien en une thérapie, une consolation, c’est-à-dire une fuite. Ce faisant, j’éprouve des moments de colère, de passion, épouse les amours et les ruptures de mes personnages, m’attriste de leurs échecs, de leurs défaites et me réjouis de leurs réussites, de leurs bonheurs, petits ou grands. Le débordement du réel devient une dimension, une composante de l’existence, éliminant la distance entre la littérature et la vie.

No 142, été 2011
Photo : Alexis K. Laflamme

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