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La fin d’une époque

La Presse, 27 janvier 2012
JOSÉE LAPOINTE

Depuis 40 ans, André Vanasse est une figure incontournable du milieu littéraire québécois. Professeur, critique, écrivain et surtout redoutable directeur littéraire – dont 20 ans chez XYZ –, il prend, à l’aube de ses 70 ans, une retraite bien méritée.On le connaît beaucoup comme le «découvreur» de Christian Mistral et de Louis Hamelin, lorsqu’il était directeur littéraire chez Québec Amérique, à la fin des années 1980. Des années fastes qui lui ont donné trois prix du Gouverneur général en trois ans (1988- 1989- 1990), et un quatrième l’année suivante, alors qu’il venait de passer chez XYZ.

Mais celui qui aime le sport et les analogies avec le hockey refuse qu’on s’arrête à cette «vision passe-partout» en nommant tous les auteurs qu’il a lancés, de Sergio Kokis à Jocelyne Saucier, qui ont fait la renommée de son pif et de son talent. «C’est comme un joueur qui marque 51 buts une année dans la LNH. Il a aussi d’autres bonnes années, même si on en parle moins.»

Lorsqu’il s’est joint à XYZ en 1990, la maison fondée par Gaëtan Lévesque et Maurice Soudeyns en 1985 publiait environ cinq titres par année. En 1995, la maison était passée à 35 titres par an, un cap qui a été maintenu depuis. Et André Vanasse se plaît à rappeler QU’XYZ récolte bon an, mal an un grand nombre de prix et de nominations – une moyenne au bâton de 15 sur 35 livres publiés.

Émotion

André Vanasse part donc avec le sentiment du devoir accompli, sans regret. «Je ne suis pas tanné du tout, j’ai juste envie d’avoir du temps pour moi», dit-il en parlant du plaisir qu’il ressent encore lorsqu’il tombe sur un manuscrit qui se démarque. «Je ne recherche pas tant la nouveauté que l’émotion. Je suis un émotif, et quand je ressens ce sentiment d’excitation, je me trompe rarement.»

Volubile, serein, André Vanasse raconte entre deux anecdotes comment un directeur littéraire doit savoir «entendre la musique d’un texte» et souligne que son apport consiste à améliorer un manuscrit d’environ «2 ou 3 %». Ce peut être l’ordre des chapitres, le point de vue narratif ou un manque de peaufinage?: André Vanasse a un œil de lynx, le jugement sûr – «Il faut avoir beaucoup lu pour ça. Sinon comment peut-on juger de la pertinence d’un texte?», et retourne systématiquement les auteurs à leurs devoirs. Et ils écoutent? «Oui. Sinon, ils s’en vont. Quand un auteur arrive dans mon bureau, c’est là que le travail commence.»

Il parle d’eux avec attachement, comme un père, et les moments les plus noirs de sa carrière sont ceux où ses poulains, comme Lise Tremblay et Louis Hamelin, l’ont quitté. La fidélité est d’ailleurs une qualité qu’il apprécie: il se rappelle avec une émotion visible la période fabuleuse qui a suivi la publication, en 2003, de la traduction de L’histoire de Pi, de Yann Martel, «la personne la plus gentille, humble et exceptionnelle qui soit». «J’avais publié son premier roman, Self. Mais après le Booker Price, il aurait pu aller n’importe où, surtout que je sortais d’une faillite et que je lui offrais une somme ridicule. Il a signé quand même avec nous.» Le reste appartient à l’histoire, le livre, best-seller mondial, s’est vendu à ce jour au Québec à 150?000 exemplaires. «De quoi payer nos caisses de retraite», dit André Vanasse en souriant.

Précaire

L’édition reste un milieu précaire, et la toute petite boîte qu’était XYZ a été achetée par Hurtubise en 2009, une transaction que personne n’avait vue venir et qui a provoqué le départ du fondateur Gaëtan Lévesque. «Pour moi, c’était comme un retour à la maison, dit de son côté André Vanasse, parce que c’est ici que j’ai commencé dans l’édition, il y a 40 ans. Je me voyais vieillir, et quand on sait que les maisons d’édition perdent 2 % de leur valeur chaque année, je ne vois pas comment on aurait pu survivre autrement.» L’avenir serait donc dans les conglomérats, comme on en voit depuis 10 ans? «Il faut de tout. Mais je ne crois pas qu’on puisse absorber encore plus de concentration, c’est une question de diversité. Disons que c’est mieux que les moyens avalent les petits, plutôt que ce soient juste les gros qui mangent tout.»

Les petites maisons ont leur rôle de défricheur et de découvreur à jouer, dit-il en parlant de tous ces jeunes qui poussent, les Quartanier, Alto, Héliotrope, Mémoire d’encrier et autres, capables de prendre des risques... et de se tromper. «Mais il y a si peu d’argent disponible, presque plus de subventions, alors pour eux, c’est comme du missionnariat!»

Il croit en tout cas QU’XYZ n’a pas perdu son âme et qu’après une année de transition difficile et une adaptation nécessaire à la nouvelle culture d’entreprise – «On était moins de 10 chez XYZ, et on se joint à une boîte d’une centaine d’employés» –, certains avantages sont évidents. «Nous avons accès à un extraordinaire réseau de distribution, ça fait une différence.» La place D’XYZ dans le paysage québécois sera... de conserver sa place et sa respectabilité. «Hurtubise n’a pas intérêt à changer notre vocation. Des auteurs célébrés, même s’ils vendent peu, ça a une valeur.»

 

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