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Octobre 1970

par André Brochu

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Louis Hamelin, La constellation du Lynx,

Montréal, Boréal, 2010, 600 p., 32,95 $.

Faire d’un épisode marquant de notre histoire le sujet d’un roman n’est pas facile. Louis Hamelin réalise cet exploit avec brio, non sans laisser quelques questions irrésolues.

Saluons d’abord le fait d’une énorme machine romanesque de six cents pages, construite de façon à attiser constamment la curiosité. On se promène d’une époque à l’autre, des années de formation du FLQ à celles qui suivent de trente ans les événements d’octobre 1970, en insistant de plus en plus sur les jours fatidiques qui ont vu l’enlèvement, la détention et la mort du ministre Paul Lavoie.

Une enquête revisitée

Paul Lavoie, c’est-à-dire Pierre Laporte. Il est impossible de ne pas lire la réalité à travers la fiction. L’auteur lui-même nous y invite. Ainsi, les frères Rose s’appellent Lafleur, l’éminence grise Paul Durocher s’appelle Lapierre. On frôle le mauvais jeu de mots, mais pour d’excellentes raisons : la fiction sort renforcée de l’évocation d’une scène historique traumatisante dont les autorités ont occulté les tenants et aboutissants.

Louis Hamelin, qui se projette dans l’écrivain Samuel Nihilo, lequel enquête sur Octobre après des décennies, prétend sans doute offrir une version des faits plus complète et plus juste que la version officielle. Ainsi, la thèse de l’accident (et non du meurtre) de Lavoie est mise en avant, de même que le machiavélisme du gouvernement et des forces policières, heureux d’une bavure qui autorisait l’écrasement des forces indépendantistes. La formule de la fiction permet le libre développement de ces hypothèses, du reste non dépourvues de fondement.

Lacunes

Malgré la richesse des situations et des échanges entre les protagonistes, souvent évoqués de façon fort convaincante, deux lacunes me semblent empêcher une représentation parfaitement satisfaisante. L’auteur, on se demande pourquoi, a évité de rappeler les motivations nationalistes des jeunes terroristes, qu’on voit agir comme des personnages de thriller et non comme des êtres épris d’un idéal et dévoués à une cause. Est-ce là une façon de rajeunir le propos et d’éviter de ressusciter une antienne trop connue ?

Par ailleurs, jamais la dimension d’intériorité n’est soulignée, même quand les personnages assument la narration. Ces jeunes, engagés dans une action pleine de périls pour eux-mêmes et susceptible de perturber leur sens moral, devraient être, au moins par moments, livrés au doute ou au remords. Ces affres personnelles restent inaccessibles au lecteur.

Ce qui supplée les mouvements d’âme, c’est une symbolique furtive que le lynx, effectivement présent dans quelques scènes qui se passent en forêt, inscrit au cœur de l’action. Mais encore l’animal, si chargé d’évocations soit-il, est plutôt décoratif et ne permet guère d’approfondir la signification du roman.

Il reste, tout de même, un récit plein de vérités humaines, politiques, naturelles (poétiques), qui pose indirectement la question du Québec et de son lamentable destin — tant la corruption d’aujourd’hui répète celle d’hier et empêche tout triomphe de la liberté collective.

No 142, été 2011
Photo: Martine Doyon

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