2018 avant 2018

L'année littéraire par Jean-Philippe Martel

Le 21 janvier 2018, le toujours très subversif Patrick Leduc, joueurnalyste à RDS, part sur une chire anti-establishment pendant une émission de Plus on est de fous, plus on lit ! consacrée à l’épineux problème littéraire du choix de moutarde comme accompagnement dans les BBQ entre boys. Au passage sont écorchés tous les membres de la famille Desmarais-Chrétien, Hubert Lacroix, Joey Saputo, et Rich, Buddy et Kevin, les trois boys du BBQ. Patrick Leduc est aussitôt remercié de ses services et remplacé par une machine à rire. Après la pause, Sophie Lorain vante les mérites d’un roman policier italien, traduit de l’américain. Tout le monde garde sa job.

Fin janvier, les éditions La Peuplade publient un roman groenlandais d’une auteure lapone, qui se passe en Sibérie septentrionale et qui relate les aléas d’une famille innue à travers les yeux d’un flocon de neige québécois. Euphorique, Hugues Corriveau reprend pour l’occasion le collier de la critique et, dans un article qui marque son retour au Devoir, souligne l’extraordinaire valeur formelle de la demande de subvention ayant mené à cette publication.

Le 3 février, Simon Boulerice fait paraître un roman jeunesse dans lequel un garçon efféminé qui a grandi à la campagne déménage en ville où il se sent toujours différent des autres. Lors de son passage à Tout le monde en parle, l’écrivain évoque avec finesse le mal-être qui habite les jeunes homosexuels de Huntingdon, mais voit son intervention coupée au montage et remplacée par une photo de lui, en train de faire la split.

Le 4 mars, l’écrivain Éric Dupont publie un nouveau roman qui raconte l’histoire réelle et fantasmée de 444 familles gaspésiennes pendant 970 générations, 80 967 pages en 4 points garamond de « pur bonheur », selon une femme qui a survécu à sa lecture. Invité à une table ronde avec Catherine Mavrikakis et Yolande Villemaire, chargée de représenter les écrivains dont les initiales sont YV, l’auteur répond à une question en forme d’anecdote de quatre heures racontée par l’animateur Alain Stanké, en plaçant les unes à la suite des autres des phrases qu’il voudrait pleines d’esprit, pendant que Mavrikakis et Villemaire échangent des coups d’oeil amusés, puis cèdent peu à peu au rire. Quelque 916 heures plus tard, l’écrivain s’étouffe dans son café et meurt. « C’était mon idée, le record Guinness », crie alors le poète Carl Bessette, surgi de la garde-robe avec la clé à molette.

Le 15 avril 2018 paraît la suite tant attendue de La déesse des mouches à feu. Dans ce livre, on retrouve Catherine, la rebelle de Chicoutimi-Nord, maintenant déménagée à Montréal, où elle traîne sa révolte sur les bancs de l’université avant de fonder un blogue qui deviendra vite un incontournable de la culture alternative. Comme elle dénonce toutes les injustices, décrie la violence symbolique ordinaire, elle est rapidement remarquée par une agence médiatique d’extrême gauche, où elle travaille, en compagnie de ses camarades révolutionnaires, à l’avènement d’une société meilleure, basée sur l’avancement personnel. Quelque part dans le lointain, on entend Sophie Lorain vanter les mérites d’un best-seller italien.

Le 17 juin, Simon Boulerice publie une pièce de théâtre pour ados, dans laquelle une jeune fille qui a un gros nez doit composer avec son impression d’être différente des autres. Il fait la split.

À l’occasion de la rentrée, LaPresse + propose un palmarès des 9 972 meilleurs livres de l’année, relayé en pleine nuit par les 9 972 auteurs en question, réveillés par les ego-alertes qu’ils avaient programmées sur leurs ordinateurs, téléphones, tablettes et foyers au gaz. Découvrant au matin l’injustice dont ils sont les victimes, les 23 989 autres Québécois et Québécoises ayant publié au moins un livre au cours de l’année s’organisent et publient d’interminables statuts Facebook, pas toujours exempts de fautes ni de scories syntaxiques, dans lesquels ils s’en prennent à l’inanité de tels palmarès. Puis, la revue Les libraires fait connaître son propre palmarès, que 3 788 nouveaux élus relayent comme s’il n’y avait pas de lendemain.

Le 3 août, Simon Boulerice publie un recueil de fables dans lequel divers animaux éprouvent le sentiment de leur différence. C’est l’occasion pour lui de porter une nouvelle casquette.

Le 28 septembre, un membre un peu mêlé du groupe La Meute tombe sur un exemplaire particulièrement usé du Lettres québécoises de septembre 2017, sur la couverture duquel l’écrivaine Audrée Wilhelmy jouait (ou ne jouait pas) à la biche égarée. L’homme a aussitôt l’idée de venir en aide à cette pauvre fille, en mettant sur pied un gofund.me pour financer sa recherche dans « nos belles forêts laurentiniennes », où elle est selon lui tenue captive par des hordes d’immigrants illégaux. À la recherche d’indices qui pourraient lui apprendre où elle est gardée en otage, il finit par ouvrir l’un de ses livres, puis un autre, et après les avoir tous parcourus, est frappé par une Révélation qui crée un schisme parmi les membres de son groupe, entre les littéroclastes et les littérodoules, puis un second, plus précis et plus raffiné, entre ceux qui croient qu’Audrée Wilhelmy existe vraiment, et ceux qui ne la voient que comme un symbole de l’ancienne Grande- Laurentie blanche, catholique et motorisée, qui régnait du temps des Indiens.

Le 14 octobre, les éditions du Noroît organisent leur lancement collectif à la librairie Le Port de tête. À 18 h 23, un client n’ayant rien à voir avec le lancement ouvre la porte et découvre, stupéfait, les corps cramoisis de 873 poètes dégouttant de sueur dans les locaux surchauffés du petit commerce de l’avenue du Mont-Royal. Appelé sur les lieux, le constable Andy Laprise constate les décès et, curieux, ouvre un livre apparemment abandonné sur une table, pour y reconnaître les vers de Tupac traduits en français, et repart chez lui, frappé par l’intérêt que les gens de culture portent à des chansons qu’il croyait oubliées.

Le 18 octobre, l’humoriste Mike Ward reçoit le prix Nobel de littérature, pour sa formidable défense de la liberté d’expression. Quelques semaines plus tard, il prononce à Stockholm un discours auquel personne ne comprend quoi que ce soit, hormis le poète de réputation internationale Robert Zimmerman, qui grommelle une phrase qui pourrait aussi bien être « He’s a genius » que « Let me sleep ».

Le 14 novembre, Simon Boulerice fait paraître un roman graphique qui raconte les aventures d’une danseuse exotique qui se sent en décalage par rapport à son monde. Invité dans un cégep pour parler de son oeuvre, l’écrivain se déchire l’aine en faisant la split, et meurt. Le poète Carl Bessette aurait été aperçu sur les lieux.

Le soir du 31 décembre 2018, l’écrivain Jean-Simon DesRochers écrit à la direction de Lettres québécoises pour la supplier d’annoncer la parution de son prochain chef-d’oeuvre, sobrement intitulé Tout, dans sa grande prospective des événements littéraires de l’année 2018. La direction médusée se voit forcée de lui rappeler qu’il s’agit là d’une prédiction ludique, et qu’à ce titre elle ne peut pas parler de lui. Mais l’écrivain ne l’entend pas ainsi, et contacte personnellement tous les proches et moins proches collaborateurs de la revue, laisse des messages sur leurs boîtes vocales, des mots sur leurs murs Facebook, PARLEZ DE MOI ! PARLEZ DE MOI !

Quelques heures plus tard, l’écrivain et chroniqueur Jean-Philippe Martel, accablé par son année, et par celle qui s’en vient, se prend à rêver d’une année littéraire idéale, où les écrivains laisseraient parler leurs livres.

Quelque part dans le lointain…

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